La chose

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Auteur : Docteur JPP, vétérinaire
Découvrez la première nouvelle du Docteur JPP qui raconte sa vie bien remplie...
 
 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

 La chose

- Vous savez ramasser cette « chose » ?  Me dit-il en ébauchant un geste qui indiquait la chose.

Je répondis sans hésitations : Oui Monsieur !

Cette réponse m’ouvrit les portes de ma carrière professionnelle. Par « ça », je fus embauché pour un premier vrai travail de vétérinaire, une aide longue durée, dans une des préfectures de la région Aquitaine. C’était à la fin des années 60.

 Au cours d’un entretien d’embauche, mon futur premier patron m’avait posé la question et montré la chose de loin, sous un siège, une production brune, un peu sèche, entortillée sur elle même. Je l’avais reconnue sans hésiter. C’était une chose de chien. J’en avais vu à l’école vétérinaire et même plus tôt dans ma vie. La chasse de ces choses dans les années 50 n’était pas encore ouverte. Elles proliféraient, comme les chiens et les chats libres dans les villes. Il y en avait partout et les choses, on ne les respectait pas, certains même par manque d’attention posaient le pied dessus,  on disait qu’ils étaient bien « enchosés ». Mon futur patron me tendit un kleenex. Je ramassais la chose et la jetais à la poubelle avec un pincement de cœur. Si je devais quelque chose à la chose, c’était bien ma première embauche.

J’y restais deux ans. Dans une grande liberté d’esprit et de gestes j’y appris mon métier, j’y étais bien. Il y avait beaucoup de travail. J’avais été adopté puis aidé par Lucienne, femme de ménage reconvertie en ASV. Le travail y était bien fait. Je m’appliquais. 

Si mon métier n’avait pas été le rêve de ma vie, il le serait devenu.

Je quittais la clinique de la chose pour m’installer, c’était en septembre. Je fus moins présomptueux et ne choisis qu’une sous-préfecture de la région Midi-Pyrénées. J’ouvris un cabinet dans la petite rue du Trésor. J’avais de l’ambition et un faible pour l’argent. C’était un mardi le  250ème  jour de l’année 71. J’avais fait passer une annonce dans la Dépêche du Midi.

J’avais embauché Roselyne comme ASV. C’était une cousine de ma femme. Je l’avais repérée à l’enterrement de l’oncle Pierrot.

Le matin personne ne vint excepté quelques livreurs et deux de mes confrères, les plus âgés de la ville, pour « voir ». Faire exclusivement de la médecine des petits animaux, chiens, chats, oiseaux en dehors d’une capitale nationale ou régionale ne pouvait être que suicidaire. Nous étions Roselyne et moi vêtus de blouses blanches, au garde-à-vous, le doigt sur la couture. Roselyne portait un pantalon.

À quatorze heures on sonna, Maïté se présenta, ce fut ma première cliente. Je ne l’appellerai jamais par son prénom. « Maïté » c’était entre nous à la clinique, quand elle n’était pas là. Elle vint sans animal. Elle voulait voir ma tête. Elle lui plut. Maïté repartit et ramena Dolly dans ses bras, le premier animal qui vint à moi pour moi. Il fut le premier d’une longue série, Maïté adoptait les abandonnés. Elle était insupportable, doutait de tout, ce qui pendant longtemps m’exaspéra. 

- Je ne confierais pas mes animaux à n’importe qui me dit-elle ce jour là. 

Je cédais sous le compliment. J’allais vivre avec elle un long moment de ce roman d’amour des animaux, où l’homme n’était pas exclu, des dizaines d’aventures que je voudrais vous raconter. J’en ai choisi une parmi les plus belles.

Elle débarqua à la clinique avec un chien recueilli. C’était un vieux mâle adopté au printemps de cette même année. Nous avions quitté le centre ville, construit une clinique digne de ce nom. Je m’étais associé à un autre Jean. Il était, depuis 10 ans, en train de se spécialiser en chirurgie ostéo-articulaire. Je poursuivais mon effort en médecine. Nous étions assistés par quatre ASV.

Le chien était très affecté. Il ne mangeait plus depuis quatre jours, toussait, avait beaucoup de fièvre et de la diarrhée depuis trois semaines, reniflait, ses paupières et ses globes oculaires enflammés, chargés d’une chassie purulente épaisse qui lui fermait les yeux. Sur la tête, les muscles temporaux se soulevaient et s’abaissaient régulièrement comme deux cœurs qui se contractent. Le diagnostic était évident. C’était une maladie de Carré, dans une forme dite nerveuse et terminale. La maladie devenue très rare depuis la généralisation de la vaccination réapparaissait parfois, dans de petits foyers localisés. J’en avais tant vu de ces cas dramatiques, pendant mes études, au début de mon activité. À ce stade là le pronostic était toujours défavorable, l’évolution dramatique. Sur les conseils de nos professeurs, nous pratiquions une euthanasie. Je m’étais convaincu de cette nécessité.

Maïté refusa, nous soignerions ce chien. Elle me mit au défit de faire le diagnostic puis de tirer le chien d’affaire. Elle était persuadée à la fois de mon pouvoir mais aussi de l’inexactitude de mes affirmations. Je fis rechercher par une prise de sang des anticorps spécifiques du virus de Carré. Les résultats étaient longs à obtenir, le plus souvent plus de 15 jours. La maladie s’enfonçait dans le chien, lentement, inexorablement. Le courrier du laboratoire revint et il ne confirma pas mon diagnostic, pas vraiment, et même pas du tout, c’était : Résultat ininterprétable.

Alors nous nous sommes piqués le nez avec Maïté :

- Mais ininterprétable madame, ne veut pas dire négatif !

- Et ininterprétable docteur, ne veut pas dire positif ! 

Je discutais, nous discutions, nous nous disputâmes mais comment convaincre l’amour. Je refis une prise de sang pour une nouvelle sérologie. Nous attendîmes le résultat. J’étais ébranlé par la conviction de Maïté. Tout à coup, las de cet antagonisme stérile, je décidais de passer à la contre attaque, d’adopter déjà un autre point de vue que le mien : le sien. Entre-temps et en même temps vinrent des complications. Kiki, c’était son nom, eut des abcès de la prostate. Il fallut l’opérer, ouvrir et drainer les poches de pus qui déformaient la glande, comprimant l’urètre et la vessie. Le risque était très grand, l’opération difficile sur un animal débilité par l’infection due au virus de Carré. Je l’opérais. Il passa le cap du choc opératoire, il eut même une embellie, puis l’état général se dégrada, les signes nerveux de maladie de Carré s’aggravèrent et la catastrophe annoncée survint, la forme clinique, un coma dépassé. Kiki sans réflexes semblait déjà mort. Maïté n’acceptait pas, il fallait que Kiki vive ! Elle ne voyait rien, ne comprenait rien, non qu’elle fut aveugle ou stupide, mais l’amour, l’amour qui peut tout, même l’impossible. Elle mélangeait le coma dû à la maladie de Carré et l’infection prostatique opérée. C’était une confusion en tout, ne comprenant plus rien et elle m’entraînait, je tombais moi aussi avec elle dans ce délire. Je la suivais, pas à pas posant mes pas dans l’empreinte de ses pas, parce que je ne supportais pas de les laisser souffrir tous les deux sans rien faire.  

Le résultat revint positif, c’était bien une maladie de Carré.

Je ne pouvais la suivre davantage. Je remontais les manches, si je ne pouvais la suivre, je pouvais la dépasser et je la dépassais, je passais à l’attaque mais ce combat je le savais perdu d’avance.

Je cherchais des références en médecine humaine, sur des revues médicales, auprès d’hospitaliers neurologues. Un soir, la chance me sourit. Je vis par hasard, à la télévision, une émission sur les comas en médecine humaine où il était question de la nécessité de parler aux malades. Même dans les comas dépassés disait le neurologue, alors que le malade ne s’exprime plus, subsistait l’information par les organes de la relation audition, olfaction, tact, vision et perception du monde des vivants ce qui maintenait les cellules du cerveau dans un certain état de fonctionnement. J’interrogeais Maïté le lendemain sur les passions de Kiki. Elle me répondit sans aucune hésitation : il était un grand chasseur de souris. Nous allâmes acheter des souris et avions décidé de le soumettre toutes les deux heures à l’odeur des rongeurs. Alors Maïté sur son Kiki en perfusion, passa ses journées à l’exercice de la souris. Dès la première présentation et toutes les autres, le lendemain et les jours suivants Kiki plissait le nez et tirait sur la narine sollicitée, il reniflait et cette attention s’accentua, la tête se remit à revivre par l’intérêt puis l’excitation qu’il semblait porter à cette odeur de souris si familière et si tentante. Huit jours après il soulevait sa tête, se remit à s’alimenter. Huit jours encore, hésitant dans sa posture ébrieuse, il se tenait debout sur ses quatre pattes, fit ses premiers pas, alla uriner sur les lampes qui encadraient l’entrée de la clinique. Il se remit à vivre et il vécut. 

Nous dûmes boire du champagne, je ne me souviens pas, mais cela se fit assurément.

Il vécut trois ans de plus ne gardant de la maladie de Carré que les contractions du sommet de son crâne de part et d’autre de la protubérance médiane. Elles auraient pu lui permettre de gagner sa vie dans une baraque de foire en les faisant passer pour un organe surnuméraire, pendant que Maïté auprès de Kiki parlerait de ce cœur comme d’un cœur qui ne battait que pour elle.  

 

A suivre...

 

 

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