Docteur, j’ai le chat qui boite !

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Auteur : docteur JPP

C’était son chat et tout était pour son chat. Il s’appelait « Minouchet ».

- Quel chat c’était ! Disait-elle, chasseur de souris comme pas deux. C’était le compliment qu’elle glissa avant d’expliquer le motif de la consultation.

Elle parlait un français estropié, celui des anciens de ce versant occidental de la Montagne noire. Une langue tout droit venue de ce patois qu’elle avait entendu enfant et qu’elle parlait à l’occasion, une langue proche de l’occitan, les « R » roulés, des mots directement tirés de la langue vernaculaire, des consonnes d’attaques prononcées pour d’autres, comme le « M » pour le « B », le « Ch » pour le « S », le « J » ou le « G » pour le « Z »  et d’autres encore.

 

 

 

- Docteur j’ai le chat qui boite ! Qu’elle prononçait « qui moite ».

 

Cette exclamation avait ouvert la consultation. C’était une idée fixe, le chat était en train de mourir mais pour elle, il boitait et elle ne voyait que la boiterie. Je ne pouvais pas le voir boiter, il ne se déplaçait plus et qu’importe s’il boitât. Le sortant précautionneusement de son panier, elle n’avait pas voulu que je le touche et l’avait déposé sans aide, sur la table de consultation, atone, déshydraté, couché sur le flanc sans réaction, la tête se balançant au bout d’un cou inerte et au grès des déplacements qu’on lui infligeait. Il vomissait, ne mangeait plus depuis deux jours, forçait pour de faux besoins espacés, tant d’efforts inutiles et douloureux. Dés que j’eus posé ma main sur sa peau glacée pour essayer de palper son abdomen dilaté, il avait poussé un miaulement désespéré, un cri qui me noua les intestins. La vessie était énorme prête à exploser. Il ne se déplaçait plus. Il était en train de mourir. C’était un mâle castré imposant. Elle donna son poids en livre selon l’usage local :

 

- Plus de 20 livres, docteur ! Elle ouvrit deux fois ses deux mains en écartant les doigts, 10 plus 10, 20 livres et le répéta 20.

 

Il fallu lui expliquer très longuement et recommencer l’explication. Lui parler du diagnostic évident, classique et du pronostic défavorable. Pour elle, ces deux propositions étaient contradictoires :

 

- Si on sait ce qu’il a, on va pouvoir le sauver !

Cette confiance m’honorait…

- Mais madame…

- N’est ce pas, docteur, avec les progrès de la médecine !

Lui dire avec beaucoup de ménagements l’extrême gravité de cette insuffisance rénale due à une vraisemblable obstruction de l’urètre.

- L’urètre ?

- Le conduit qui va de la vessie au pénis, puis vers l’extérieur.

- L’uretère ?

- Non pas l’uretère, l’urètre !

- Mais c’est quoi qui bouche ?

- Je ne sais pas. Le plus souvent, ce sont de petits calculs formés de cristaux accumulés et tassés par la pression quand le chat pousse pour vider la vessie pleine. Il faut le sonder, passer un petit tuyau par le pénis et repérer où ça coince.

Et moi d’expliquer, et de recommencer à expliquer ? Les calculs, les cristaux compactés ou autres substances agglomérés comme des protéines.

- Et après ?

- La vessie ne peut plus se vider, elle se remplit, bloque l’écoulement de l’urine depuis les reins, les reins ne peuvent plus fonctionner, bloqués par la pression.

- Et alors docteur ?

- Il a une insuffisance rénale grave. Et moi d’expliquer avec les gestes l’urée qui monte, la créatinine qui monte et le potassium qui monte.

- Et c’est grave docteur ?

- C’est une urgence absolue, le risque est grand.  La toxicité due à l’excès de potassium sur le cœur et « Boum ! » arrêt brutal du cœur. À l’aide des gestes, les deux mains qui forment une sphère censée représenter le cœur qui s’écartent l’une de l’autre dans un mouvement brutal et s’ouvrent pour évoquer l’explosion de l’organe, le « Boum ! ».

- Et alors docteur ?

 

Elle ne voyait pas le rapport entre la boiterie et la maladie. Moi non plus, mais là n’était pas l’urgence et par là je me moquais de moi et du « Moi non plus » et négligeais la boiterie. Elle m’agaçait de me parler sans cesse de cette boiterie. « Le chat qui boite ». S’il meurt, il ne boitera plus. Je pensais à cette réplique, mais je ne l’exprimais pas et j’eus honte de ma pensée. La patience, la vocation de notre métier ! Un silence hypocrite.

 

- Nous verrons plus tard lui dis-je pour qu’elle ne prononce plus cette phrase insupportable : « Docteur j’ai je chat qui boite ! » avec boite prononcé moite.                                                                                               

   Il fallait d’abord réduire l’occlusion urétrale puis corriger s’il était possible l’insuffisance rénale.

Je lui expliquais la kyrielle des gestes et examens complémentaires pour établir l’état des lieux, connaître les valeurs biologiques, faire des radiographies de face et de profil, une échographie, anesthésier le chat, poser une sonde urétrale, vider la vessie, perfuser dès que l’obstacle serait retiré, faire baisser l’urée, la créatinine, le potassium. Le mouvement de la main ponctuait chacun des paramètres considérés, puis s’abaissant accompagnait leur décroissance.

 

- C’est long. Ce sera long, compliqué, docteur ?

- Prévoir trois jours d’hospitalisation, puis il faudra le retaper.

- Oui je comprends !

 

Enfin, elle comprenait et ne parlait plus de son « chat qui boite ».

La température rectale était très basse, une hypothermie, c’était moins de ? Combien ? Je scrutais le niveau du mercure du thermomètre qui ne bougeait pas, ne montait pas, affichait un niveau ridicule, un poil au dessus de la réserve du liquide argenté, un poil qui peut-être n’existait même pas, un poil dû à la tension superficielle du liquide ou à un mirage.

 

Les examens complémentaires confirmèrent cette hypothèse. Diagnostic évident pour une situation dramatique, l’essentiel était le potassium très élevé. Contre toute attente alors que tout roulait, semblait clair, la dame fit une volte face comme si elle n’avait pas entendu ou compris mes propos. Elle me répéta :

 

- Mais docteur il boite mon chat, il boite ! Vous le voyez bien qu’il boite ?

Je recommençais mon explication, le diagnostic, ce que nous allions faire, l’obstruction, la vessie pleine, le potassium qui n’était pas évacué, la toxicité du potassium sur le cœur, le risque d’un accident cardiaque par excès de potassium et le peu d’intérêt de la boiterie et les gestes tous les gestes qui étaient censés favoriser sa compréhension.

 

La dame sembla convaincue. Elle accepta et nous laissa le chat. Tout se passa très bien, je plaçais une sonde, l’obstacle ne résista pas, la suite de notre intervention fut sans complication. Trois jours plus tard la dame vint le rechercher. Il était en forme, débouché, l’insuffisance rénale en voie de guérison. Le chat lui fit la fête, en se frottant contre elle au travers des barreaux de la cage. Elle était contente, son chat semblait sauvé. Elle le garda un moment sur les genoux, assise sur une chaise dans un coin du chenil, à le caresser. Elle m’appela pour que je vienne le toucher, que je le caresse moi aussi.

 

- Vous sentez docteur comme il est chaud maintenant.

 

Bizarrement, elle ne reparla pas de la boiterie. Elle le reprit et je lui donnais rendez-vous cinq jours après pour un contrôle.

 

Elle revint au jour décidé. Le chat  allait très bien, il dévorait, avait retrouvé son allant.

En quittant la clinique elle me remercia chaleureusement.  Je lui précisais que nous verrions cela dans quelque temps, un mois peut-être ? Nous prîmes ce nouveau rendez-vous.

 

Quinze jours plus tard ils étaient était là, tous les deux. Le chat allait très mal, dans le même état que lors de la première consultation. Je n’échappais pas à sa litanie.

 

- Docteur, mais j’ai le chat qui boite, il boite !

 

Je refis un examen clinique et des examens complémentaires. C’était une nouvelle obstruction urétrale avec les mêmes conséquences d’insuffisance rénale, d’hyperkaliémie et de risques cardiaques. Je recommençais mes explications, fis les mêmes gestes. Je repris le même protocole, anesthésie, passer une sonde, injecter une solution salée par voie rétrograde. Tout se passa bien et le chat fut à nouveau hospitalisé 3 à 4 jours pour les perfusions nécessaires.

 

En pleine nuit, cette nuit même, toujours vers 3 heures du matin, comme il m’est arrivé dans ma vie une dizaine de fois,  une illumination : « Le diagnostic tomba du ciel ». C’était réponse à la question que j’avais refusé de me poser : la relation entre occlusion urétrale et boiterie. La phrase, cette phrase lancinante et absurde « j’ai le chat qui boite ! J’ai le chat qui boite ! J’ai le chat qui boite ! Elle revenait sans arrêt avec la solution, peut être la solution, certainement la solution, je n’en doutais plus.

À 8 heures pétante, arrivé à la clinique je retrouvais le dossier et regardais les radios faites lors de la première consultation. Il y avait effectivement une dizaine de plombs de chasse que j’avais bien observés, mais dont je n’avais tiré aucune conclusion. Ce jour là tout fut évident, le chat avait reçu une décharge de plombs de chasse. Certains projectiles avaient infiltré les muscles, d’autres plombs, au moins un autre pouvait être libre dans la vessie. Il faisait le yoyo entre l’intérieur de la vessie et l’urètre. Dans la vessie pas de trouble, alors que s’engageant dans l’urètre il bloquait le flux urinaire soumis aux forces de pression de l’urine, donnant les faux besoins que le chat faisait en essayant de vider la vessie.

 

Je téléphonais à la dame pour la prévenir qu’il fallait opérer son chat, lui ouvrir la vessie, rechercher le ou les plombs, un de ceux que j’avais aperçus sur les radios, à côté de ceux qui le faisaient boiter. Elle me donna le feu vert. J’ouvris le ventre et la vessie.

 

Le plomb, un seul était là, silencieux, inutile mais combien dangereux. Je le retirai. Le chat fut guéri. Jamais plus il ne refit ce qu’on appelait mystérieusement, professionnellement une ABAU, « une anomalie du bas appareil urinaire ». Dans la liste des étiologies j’ajoutai pour ma gouverne personnelle « les projectiles par armes à feu ». J’eus deux autres cas dont un chien de race teckel qui avait hérité d’un plomb projeté par une carabine à air comprimé.

 

Ce dernier cas m’avait été référé. Je retirai le plomb cylindre tronc conique sans hésitation faisant le diagnostic à la première consultation, ce qui causa l’admiration de mon confrère référant.

Lors du retrait des points je remerciai la dame de sa patience et de sa confiance .

 

Elle était ravie, allait de l’un à l’autre, serrait les mains, embrassait toutes les joues, celles des ASV, des secrétaires, des assistantes, les consœurs et confrères, les miennes, c’était la fête. Elle nous avait gâtés, apportant de quoi goûter, plusieurs gâteaux faits maison, casses museaux, poumpets, mesturets, du vin et des apéritifs du coin, Gaillac doux, Carthagène, Ratafia et des sodas.

 

En partant de la clinique sur le seuil de la porte elle me prit le bras m’entraînant un peu à l’écart sur le parking. Là, elle ouvrit son sac et déroula un kleenex d’où je pus apercevoir la dernière prise de « Minouchet ». C’était une souris grise qui semblait dormir dans le confort ouaté d’un kleenex déroulé sur un corps inanimé.

 

Elle replia son papier blanc et me regardant bien droit dans les yeux me dit:

 

- Vous savez docteur, il boite toujours un petit peu  mon « Minouchet ».

 

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