Le Clitoris de Gilberte Bloch

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Les nouvelles du Docteur JPP
Gilberte Bloch ignora jusqu’à un âge avancé ce qu’était le clitoris. Je le lui appris bien malgré moi. Gilberte avait 85 ans. Ce fut un enseignement indirect, comme un ricochet...
 
 
 

Gilberte Bloch ignora jusqu’à un âge avancé ce qu’était le clitoris. Je le lui appris bien malgré moi. Gilberte avait 85 ans. Ce fut un enseignement indirect, comme un ricochet.

Le ricochet, était un souvenir de colonie de vacances. 

Il me plaisait de repenser à l’Ars, au-dessus de Saint Girons, torrent affluent du Garbet, lui même affluent du Salat qui se jette dans la Garonne à Roquefort-sur-Garonne. Avec d’autres enfants, nous y avions construit un barrage de galets, tout proche du camp où nos tentes étaient montées, deux grosses carcasses de toiles et de bois armées pour vingt couchages, dont toiles et piquets avaient été acheminés par deux baudets depuis Aulus-les-bains, camp de base de la colonie. Le torrent encombré de galets faisait une retenue conséquente. Nous nous y baignions toute la journée. 

C’était un mois chaud et lumineux. Notre premier plongeon du matin nous amenait d’une rive à l’autre. Le camp, à plus de 1500 mètres d’altitude, surplombait la cascade.  Nous profitions du plan d’eau pour nous baigner, lancer des galets, pêcher des truites et des grenouilles dans les nombreux et  minuscules étangs de l’entour. Parfois nous grimpions par un sentier étroit entre les rochers où on pouvait parfois apercevoir les fragments de lherzolite, roche entraînée et remontée par le caprice de la Terre jusque sous nos pieds. Plus haut étaient les edelweiss, dont nous faisions de maigres et précieux bouquets qui séchèrent entre les pages de mon premier livre de poche. Je les garderai jusqu’à les oublier, les retrouver plus tard, étudiant, par hasard, mêlés à un flot de nostalgie.

Mais, plus que tout, c’était la découverte du ricochet, cette grappe de sauts successifs qui me fascinait. Je me suis souvent revu dans la vie en train de lancer un galet plat, geste précis et brutal, de mon bras droit armé. La pierre frappait tangentiellement la surface de l’eau sans la pénétrer et en quatre à cinq rebonds atteignait l’autre rive du plan d’eau. C’ étaient des images du passé

Et voilà que soixante ans plus tard je voyais rebondir les actions et les mots, passant d’un être à l’autre, éclaboussant les choses de la vie jusqu’à frapper une femme qui n’était pas désignée pour devenir la victime du long cheminement de la pierre qui ricochait. 

Gilberte Bloch la reçut. Je l’avais lancée sans la viser. 

Gilberte Bloch n’attendait plus rien de la fin de sa vie si ce n’est la mort de ses derniers chats. Elle reçut la pierre bondissante après le dernier rebond. Sa surprise fut douloureuse, non qu’elle regrettât les orgasmes qu’elle avait pu manquer par le silence du défunt Richard ! Bien peu de nous parlaient du sexe et de plaisir à deux. Pudiquement on parlait de « faire l’amour » et Cupidon enfilait les gants de cérémonie avant que nous ne montions dans son carrosse. L’acte semblait sacré, plus encore pour la génération de Gilberte et de Richard que pour la mienne. C’était le plus souvent dans l’obscurité, lumière éteinte, rideaux et volets tirés, dans le silence des ruelles et des nuits sans sommeil. A défaut de pouvoir lui donner l’absolution, elle s’en convainquit, par l’amour absolu qu’elle lui portait. Richard ignorait tout de l’éminence phallique et surtout de son pouvoir magique. Nous étions ignorants de tout et plus encore du commerce de l’amour et de ses plaisirs.

Tout avait commencé par le premier rebond du ricochet. Il partit de mon affectation à un poste d’attaché de consultation de médecine interne. J’avais manqué faire un mot d’esprit en lâchant une énormité lors de l’examen d’un chat malade devant les assistants du service de médecine de l’École. Ils étaient tous en clinique agglutinés autour de moi et du malade. Ils me demandèrent comment je pouvais repérer une tumeur de la thyroïde. Car ce matin là, il m’avait semblé en déceler une.  

Alors de mes gros doigts que l’on pouvait croire insensibles et malhabiles, après une longue palpation du cou, je m’étais effacé pour leur laisser la place, leur laisser le temps de la palpation, de la palpation pression, de l’identification. Et ce fut à la queue leu leu, que tous s’y essayèrent et pour beaucoup d’entre eux vainement. Ils serrèrent le cou du chat. L’animal subit des pressions trachéales au point d’en perdre la respiration.

- Comment faites-vous monsieur, pour repérer une tumeur ?

Je revins vers le chat, le caressai longuement et l’examinai à nouveau. Doucement je palpai avec une application extrême, ce que je faisais rarement, car j’avais la mauvaise habitude de mener ma consultation rondement, semblant toujours pressé, comme si la maladie ne pouvait attendre. Là, sourire aux lèvres, je montrai mes doigts à tous, puis les mains, l’une après l’autre, comme le fait le prestidigitateur. « Rien dans les mains, rien dans les poches », détachant bien chaque mouvement, mettant en opposition ma main droite et ma main gauche, la droite se fixant à l’arrière de la tête du chat, pouce et auriculaire de part et d’autre de l’occiput, les trois doigts médians juste dessus, pour contenir le félin.  Et, c’est de la main gauche, ma main la plus experte, bien que je sois droitier, déplaçant mes doigts au ralenti pour que tous s’imprègnent du geste, tous, même le maître assistant présent, doucement appuyer, doucement rechercher, caresser la peau en un geste circulaire, effleurer, aller de plus en plus profond, tout en restant à la surface de la peau entre trachée, thyroïde et peau, puis la tumeur trouvée, caresser sans appuyer, déplacer la thyroïde juste sous les doigts, la toucher délicatement, suavement, sensuellement, amoureusement, la lâcher, la reprendre et rechercher contre le corps thyroïde l’infamante tumeur. 

Et envisageant cette phrase que je faillis prononcer mais que je gardai par un dernier réflexe, strictement pour moi, bien en moi :

- C’est comme si vous caressiez le sexe de votre petite amie et là,  en haut de la fente,  entre la pulpe de vos doigts, à la recherche du clitoris, et…

Non, je ne le dis pas, ne prononçai pas cette dernière et humiliante phrase, d’autant plus que des jeunes filles partageaient ce moment d’enseignement. Je me refusai de les prononcer, ces mots, car ils auraient parjuré et brutalisé tout ou partie du groupe recueilli, ou, à l’inverse, auraient fait exploser par un rire retentissant, au moins les garçons mais aussi quelques jeunes filles. Je ne voulais pas manquer de cette correction qui caractérise tout enseignant, pas de langage déplacé, mais aussi parce qu’il m’était arrivé pour bien moins que cela de «me faire remonter les bretelles» par « le Patron ». C’est que j’avais le verbe leste et qu’ici, à l’Ecole Nationale Vétérinaire, il valait mieux se taire que de dire, alors que dire eut été la révélation pour tous. Mais le silence, le silence sacré était encore au chemin des Capelles, adresse du divin établissement, la meilleure façon de communiquer. Je me tus en gardant le secret, sachant qu’il passerait à d’autres plus tard, ou peut-être tout de suite dès que sorti du 23, adresse précise sur le chemin ci-dessus cité. La révélation parfois demande du temps et surtout des écoutants moins agrippés à la politesse d’un enseignement trop strict. Je savais pour les avoir subis, que seules les bacchanales des brimades dont j’avais tant souffert sont moments d’entière liberté de gestes et de mots, des moments autorisés où le corps et surtout le verbe peuvent être libérés. Le verbe était rarement léger, il était même le plus souvent lourd et grossier.

Puis j’expliquais, pendant plus de vingt ans, quand j’étais libre de le faire, c’est-à-dire dans l’espace que je contrôlais, ma propre clinique, en l’absence des propriétaires des animaux, pour les assistants de la clinique, pour de jeunes vétérinaires de passage, parfois pour des plus vieux et même des carrément vieux faisant des stages, préparant une thèse ou une reconversion en canine, libre de dire qu’une thyroïde le long d’un cou de chat, se palpe, se touche tout comme un clitoris, avec doigté, précision, délicatesse, du bout des doigts d’une seule main, la main la plus intelligente, qu’il fallait connaître et reconnaître pour s’en servir. Je m’en étais persuadé en changeant de main, droite contre gauche puis gauche contre droite. Pour moi, c’était bien la gauche, ma main la plus subtile car la plus souvent utilisée, la droite réservée à la contention de l’organe ou d’une partie du corps de l’animal. 

C’est plus tard, à l’heure de ma retraite que je me remémorais l’histoire de Gilberte Bloch, celle de sa vie de passion pour les animaux. 

Gilberte n’avait pas toujours eu des chats. Elle aimait les animaux et les chats particulièrement qu’elle trouvait alors maltraités. Ils l’étaient. Nous étions au début des années 80, où la protection des animaux de compagnie autres que celle du chien n’existait pas, la société négligeant cette espèce. Gilberte et cinq autres personnes, dont 4 femmes et un homme, amis des chats de la ville constituèrent une association. Elle en fut tout naturellement présidente, ce qu’elle ne cherchait pas. Elle accepta la charge, ne fuyant jamais les responsabilités.  

A la fin des années 90, Gilberte perdit Richard Bloch en une seule nuit. Un matin, elle le trouva couché, à même le sol de sa chambre, dans du sang échappé de sa trachée artère puis libéré par la bouche restée béante. Grand, fort et sanguin, il était un bon vivant. L’âge venant, il devint hypertendu. Autant buveur que mangeur, il entretint l’hypertension, les médicaments n’y firent rien. Une nuit, son cœur n’en pouvant plus, il s’affala dans son lit et en tomba. C’est là qu’elle le retrouva un matin, couché au travers de sa chambre, visage couché de profil dans une mare de sang, sur un plancher clair récemment posé et souillé de l’hémorragie pulmonaire qui l’avait emporté. Elle fit revenir le bois avec application pendant des semaines à coups de balais brosse, persuadée, bien que le temps s’amenuisât, avoir encore Richard Bloch à ses côtés, c’était bien son sang qu’elle s’efforçait de faire disparaître. Il avait, à quelques mois près, l’âge de Gilberte. Elle n’eut plus de Richard, ni ailleurs, ni chez elle. Bien que Richard l’eût trompée, beaucoup trompée, beaucoup plus que ses chats mâles qu’elle faisait castrer dès que leur âge le permettait. Pour Gilberte ce n’était jamais assez précocement. Elle regretta et pleura Richard, autant et même plus que ces chats qui disparaissaient. Elle retrouvait ces chats dans les chats qui lui restaient encore et encore, jusqu’au dernier qui lui survivrait.  

Elle avait été une cliente fidèle, très fidèle. Je l’avais connue alors qu’elle n’habitait pas encore « La Fédarié », ferme que Gérard avait héritée de ses parents. Ils la restaurèrent. Les week-ends et les vacances, ils venaient là pour bricoler, jardiner, peindre, isoler les murs. Je les avais connus quand ils venaient consulter pour une très vieille chienne, Berger belge. Ils n’étaient pas encore « chats ». Quand la chienne  mourut, ils adoptèrent les chats, 1, 5, 10, 20 et, à la fin, autour de 30. C’est à ce moment que leur domicile fut ici,  là dans la ville où j’avais eu mon premier cabinet. Ils avaient fait clôturer leur terrain. Les chats vivaient heureux sans risque de se faire percuter par un véhicule ou agresser par un chien. Quand Richard la quitta et que ce ne fut pas pour toujours, mais pour un petit morceau de vie et de fragments d’éternité, toujours pour une intrigante de passage, avec laquelle il vivait quelques années dans la clandestinité, lui toujours en poste, à Rodez, Nîmes, Avignon, cet espace obligé d’une mutation qui ravit les hommes et donne un alibi à leur infidélité, puis une autre, une autre de plus et une concubine encore. Un jour il prit la retraite et rentra au bercail, auprès de Gilberte.  Elle décida de réduire le nombre de ses chats. Il ne restait qu’à attendre leur mort et ne pas les remplacer. Elle tomba dans la logique du deuil, celle de pleurer à l’évocation du nom d’un disparu, de larmoyer à la mort du suivant.

Plus de 20 ans après, je déménageai dans la banlieue est de Toulouse. J’avais rejoint une équipe de vétérinaires dans une clinique spécialisée. J’habitais à proximité de mon lieu de travail. C’est à ce moment qu’on me proposa, en plus de mon activité libérale, un poste d’attaché de consultation en médecine interne pour une vacation d’une journée par semaine. Le diplôme européen que je venais d’obtenir ne devait pas être étranger à ma nomination. Gilberte était restée dans sa ferme rénovée. Elle me téléphonait parfois pour des conseils, des bonjours suivis de quelques au revoir, des nouvelles demandées et données, des coups de téléphone amicaux et nostalgiques comme ces regrets exprimés à la mort d’un ami. Mais je n’étais pas mort et il arriva même qu’elle vînt accompagnée par une de nos amies qui la convoyait, toujours la même. Elle redoutait de devoir traverser Toulouse en voiture, ce n’était que l’excuse à cette timidité qui vient paralyser les corps avec le temps de la vieillesse. Elle ne traversait rien de Toulouse,  la clinique où je travaillais dorénavant était à l’est, mais la proximité de la grande ville la terrorisait. Puis j’en entendis un peu moins parler, parce qu’elle espaçait nos discussions, me téléphonait moins,  puis plus du tout. L’absence finit par effacer ce qui lui était apparu dans un premier temps comme une nécessité. Elle trouva sur place, auprès de mon successeur les qualités qu’elle attendait pour les soins dus à ses chats.

Trois à quatre ans après, l’amie commune qui la convoyait arriva seule avec quatre des chats de Gilberte Bloch. J’avais sympathisé avec cette cliente qui était devenue une amie. Nous portions un même intérêt pour les chats et la littérature. Pour elle c’était le roman russe et surtout Dostoïevski. 

Elle  connaissait le secret du « bien palper le cou du chat ».  Je le lui avais confié, après que l’examen d’un de ses propres chats m’eût convaincu qu’il souffrait d’une tumeur de la thyroïde puis, je lui livrai la méthode ce qui la fit éclater de rire. 

Pour les chats de Gilberte Bloch, les diagnostics tombèrent : Un était constipé, transit digestif ralenti par une fracture du bassin, les trois autres avaient des tumeurs de la thyroïde. Trois d’un coup, comme les bartavelles de Marcel Pagnol. 

Elle  ramena les animaux à leur propriétaire avec les consignes à suivre pour les soins adéquats. 

Gilberte se mit à battre des mains, sautant autour des paniers de ses chats regroupés au centre de la cuisine, demanda des explications non sans s’être étonnée de la vitesse et de la qualité du diagnostic. Comme tout fidèle client, Gilberte était une femme qui s’emballait pour son vétérinaire. Cette fois là, c’était moi.

- Il est fort ce JPP ! Mais comment a-t-il fait pour établir ce diable de diagnostic ?

Notre amie, non sans une certaine gêne, lui expliqua la méthode, le toucher du cou, le doigté, l’attention, le raffinement du geste !

Le temps passait et l’explication ne venait pas, l’explication qu’elle savait, mais qui ne pouvait sortir, pas aisément exprimée, ou peut-être la gardait elle par pudeur : Sur le bout de la langue soupirait le mot défendu et tabou.

- Mais comment fait-il ? Vous ne me dites pas tout, quels examens, bilans, radiographie, échographie, que sais-je ? Vous me dites que ce ne sont que ses mains, que ses doigts qui cherchent et qui trouvent ?

- C’est dit mon amie, comme s’il cherchait …

- S’il cherchait quoi ? dit Gilberte intriguée…

- Il m’a assuré dit elle, que c’est comme s’il cherchait…

- ?

- Comme s’il cherchait sur une femme son…

- Son quoi ? S’énerva Gilberte, excédée,

- Son clitoris.

Et Gilberte de répéter, 

- Son clitoris ?

Le mot était lâché et Gilberte Bloch de la questionner encore, 

- Son quoi ?

- Clitoris !

Et Gilberte d’ouvrir très grands ses yeux et de demander encore :

- Son quoi ?

- Clitoris !

- Son quoi ? C’est quoi ? Son clitoris ! Un clitoris, vous dites clitoris ?

Et mon amie d’épeler :

- C, L, I, T, O, R, I, S !

- C’est quoi un clitoris ?

Et mon amie de lui expliquer avec gêne la fonction et le rôle du clitoris chez la femelle, chez la femme…

Et Gilberte de murmurer, puis de hurler :

- Mais Richard, Richard !

- Richard, quel Richard ?

- Richard, mon défunt mari, Richard Bloch, Bloch, B. L. O. C. H. Jamais Richard Bloch ne m’a parlé, ne m’a montré, ne m’a touché, clitoris vous dites, clitoris !

- Richard ?

- Oui Richard, qu’as-tu fait de moi, Richard… Clitoris vous dites ?

- Oui, clitoris !

- Mon Dieu, clitoris, clitoris, enfin le mot fut absorbé par un galimatias puis le silence.

Mon amie revint à la clinique quinze jours plus tard. 

J’opérai les trois chats. Ils avaient été traités pour que l’hyperthyroïdie soit gommée par le traitement avant la chirurgie. Elle me raconta un peu gênée, la confusion du dialogue et le grand remous qui avait bousculé Gilberte. 

Tout se passa le mieux du monde, et le retour des trois chats à leur maison clôtura ce conte, ce moment où Gilberte reçut en plein front le dernier ricochet de ce galet lancé autrefois dans l’Ars, affluent indirect de la Garonne, il y avait bien des décennies.

 

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