Le rendez-vous - Des nouvelles du docteur JPP

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Un matin, alors qu’il était en train d’opérer, Jean fut appelé au téléphone par sa secrétaire Maryvonne. Elle connaissait l’impératif : Pas d’appel téléphonique pendant les interventions…  Suivi de :

- À moins qu’il n’y ait mort d’homme !

Mort d’homme ?

 

Jean Granier vétérinaire, était spécialisé en chirurgie. Ce jour là, il réparait une fracture du fémur, une plaque, 10 vis… Peut-être mettrait-il une broche courbe ? 

Perfectionniste et lent, le déranger en téléphonant au bloc était un sacrilège, comme opérer sans gants, sans blouse stérile, sans masque. C’était le fantasme du coup de fil qui, traversant les murs par la grâce de l’électricité, pouvait permettre aux microbes de forcer la stérilité d’un bloc réservé à l’orthopédie. Il était évident que le docteur ne toucherait pas à l’appareil téléphonique, on le lui tiendrait entre deux doigts, comme on prend un morceau de sucre avec des pincettes.

- À moins qu’il n’y ait mort d’homme !

Et là, pas de cadavre, seulement une cliente qui voulait lui parler, une jeune fille ou une femme.

Qui d’autre aurait osé ? C’était certainement une de ses clientes préférées.

Une de ses préférées ? 

Maryvonne était l’œil et l’oreille de la clinique, l’ASV qui savait tout. 

Elle les repérait toutes, ces femmes, les voyait tournoyer, onduler du corps, des hanches, remuer les fesses toutes ces sirènes sans queue, ces ballerines sans tutu. 

Toutes, en fin de consultation finissaient par le retrouver, leur Jean Granier. 

Lui, habituellement si peu abordable, nerveux et même grincheux, après 19h30 au contact de ces jeunes filles devenait un gentil petit chat, ronronnant et faisant patte de velours. 

Ainsi pour quelques 2 ou 3 soirs par mois, la rigueur et la discipline s’évaporaient, la clinique semblait renaître. C’était sa double vie, c’est lui qui le disait, autre parfum, autre rythme, autres couleurs. L’établissement en entier laissait exhaler une senteur un tout petit peu exotique. Il le lui fallait, ça le calmait du stress de la chirurgie surtout celle de l’os, comme s’il se retrouvait dans une boite de nuit. C‘était son « joint », mais avec son décor original, celui d’une authentique clinique vétérinaire qui se serait déployée en fond de scène, un décor peint en trompe-l’œil, un havre de repos, tout comme les Grecs  qui s’étaient abandonnés à la beauté et à la mollesse de Syracuse au VIIe siècle avant JC.

Là, après 19h30, il soufflait, il récupérait, il semblait perdre son autorité : Jean se ramollissait par place, se durcissant ailleurs, bien qu’il s’en défendît, se déridait, n’hésitait pas à servir des alcools forts puis à tirer des gâteaux secs d’une boite d’authentiques petits-beurre Nantais Lu que lui envoyait par la poste un de ses amis, professeur de médecine à l’école vétérinaire de Nantes. Alcools et biscuits étaient cachés dans une fausse reliure coincée entre des livres, ceux de la série des encyclopédies médico-chirurgicales vétérinaires. 

Il recevait sans rendez-vous dès que la clinique était vide, vide de tous, excepté de lui, d’une ou deux jeunes personnes de sexe féminin et de leur animal, un rendez-vous pour peu de personnes. Parfois le cercle s’élargissait à tous pour de douces folies où la clinique s’enflammait. C’était la célébration d’un anniversaire, d’une fête, d’une naissance, d’un mariage, d’un examen réussi et parfois sans qu’il y eût de raison. Cette liesse que tous partageaient, Jean Granier s’y dissipait, entraînant tous ceux qui travaillaient à ses côtés, jusqu’aux plus fidèles de leurs clients. C’est ainsi qu’un soir il mima la publicité d’un bain moussant reconnu, assis sur une paillasse, celle-là même où l’on colorait les étalements de sang et les ponctions de tissus suspects. Alors, les pieds bleuis par une solution de May-Grünwald-Giemsa contenu dans une bassine en plastique, il chanta à tue-tête le jingle qui accompagnait la publicité, tout en s’aspergeant du colorant depuis les genoux jusqu’au bas des jambes. Ce moment resta dans la mémoire. Il fut connu sous le nom de « Soir d’Obao » tout comme un objet de création, un alcool, un parfum. On fit même des photos tellement il était rare de voir « le vieux » déconner. 

C’était un tout petit dragueur, un baratineur. Il aimait séduire, sans aller trop loin et toujours sans qu’elles puissent penser à des lendemains. Aller jusqu’au bout put arriver. Maryvonne prétendait que cela ne survint que trois petites fois.

Pour lui la concupiscence était un péché mortel et la convoitise d’une chair qui ne vous était pas destinée allait à l’encontre du neuvième commandement de l’Eglise. Là encore, pour cette dernière, il n’irait pas jusqu’à coucher. Il allait la courtiser sans intention coupable, parler de tout et de rien, un discours platonique… Peut être même ne parlerait-il que de son chat ? 

Apporterait-elle son panier ? Et pourquoi pas son chat ? Il y était toujours,  blotti tout au fond.  Elle payait à chaque consultation. Maryvonne l’avait vérifié sur le cahier de caisse, à la colonne des encaissements. Ce n’était jamais un tarif excessif, mais elle payait. Souvent la consultation pouvait sauter, Jean la marquait d’un G majuscule, ce qui signifiait « gratuit ».

Maryvonne n’hésita pas, l’appel fut directement transmis au bloc, sans aucune crainte. 

Elle n’avait pas peur de lui, parce ce qu’elle l’avait surpris, elle l’avouait elle-même :  une seule fois ! 

Il était au chenil, pantalon de chirurgie en toile blanche tirebouchonné au dessous du renflement de ses gros mollets. Il serrait une cliente qui lui tournait le dos. Elle le lui offrait, avec en sus ses fesses et les petits bouts de son devant, appuyée tout contre une des cages qui, fermant mal, grinçait. La dame s’accrochait de ses deux mains aux barreaux, lui s’accrochait à la dame, passant ses bras sous ses épaules et refermant ses doigts, d’un côté et de l’autre, sur l’esquisse de ses seins. Le bruit avait attiré l’attention de Maryvonne, elle était allée voir. Cette image des deux grosses fesses nues mouvantes d’avant en arrière, comme tout un chacun, offertes à son regard, le grincement de la porte à chacun des assauts de son divin patron lui avait fait perdre toute la sacralisation dont elle avait pu l’entourer. Mais ce qui l’avait choquée plus que tout, elle en avait pleuré en se confiant à ses collègues ASV, était de voir Jean Granier, fouler de ses pieds chaussés de sabots blancs, le pantalon de chirurgie stérile sur un sol souillé, celui d’un chenil d’une fin de journée.

C’est ce jour là que Maryvonne décida qu’elle n’aurait plus peur de lui.

Elle travaillait avec lui depuis plus de 30 ans. Elle en parlait familièrement en disant « qu’elle le connaissait comme si elle l’avait fait » et bien qu’il eût mauvais caractère, elle ne le craignait pas, ils avaient démarré ensemble à l’ouverture de la clinique, lui comme vétérinaire, elle comme femme de ménage puis comme infirmière vétérinaire dont elle avait acquis, au fil des ans, la compétence. 

Il l’avait choisie après l’avoir repérée à la grand-messe de 11 heures à la Cathédrale Saint Just et Saint Pasteur plusieurs dimanches de suite. Il était accompagné de son épouse, elle de sa mère. Maryvonne avait 16 ou 17 ans, Jean Granier un peu plus de 35. La taille bien faite, belle, ayant de simples et solides principes d’éducation, elle lui plut et il découvrit à la première minute qu’elle était travailleuse et avait du bon sens. Chacun sortait d’un échec, lui de sa première installation, une clientèle rurale au fin fond d’un département rural, Maryvonne d’une classe de seconde bâclée où la dissipation avait pris de vitesse son application à l’étude.

C’était à la fin des années 60, en Corrèze. Il n’était pas assez peuple, trop loin de ces paysans qu’il servait, trop bien habillé pour se rouler dans la paille des étables. On sentait bien qu’à l’exception des hommes, le milieu rural lui répugnait. C’étaient les bêtes, toutes des bêtes de travail et de viande, des animaux qu’ils élevaient ou qu’ils exploitaient pour leurs productions, les bêtes et l’environnement, la campagne elle-même, ses fossés, sa boue, ses chemins mal balisés, ses ronces et ses orties pêle-mêle, cette saleté en tout et sur tout et, pour lui, une peur panique qu’une vache ne lui roule dessus ou qu’un porc ne le salisse. Un ragot racontait comment il restait bien au sec dans ses bottes de cuir, toujours parfaitement cirées sur la partie cimentée des l’étables, examinant et auscultant les vaches du bout de sa canne. Bien qu’il n’eût pas besoin de cet attribut pour marcher, il appréciait cette baguette noire, à pommeau d’argent ciselé qui, croyait-il, le métamorphosait en aristocrate et lui permettait de déplacer une vache sans la toucher de ses mains. 

Il y avait entraîné sa femme et tous deux, jeunes mariés, partirent en campagne pour un remplacement qui devint une association puis un parcours solitaire quand son associé eut un infarctus du myocarde. Un mois, 6 mois, 2 ans, ils restèrent presque dix ans dans cette commune,  chef lieu de rien du tout où étaient nés Jacques Delors et Martine Aubry. Jean se rappelait les visions de ces premiers mois répétés à l’infini, la saleté et le délabrement des fermes, les tables encombrées de repas abandonnés comme si la guerre était tombée sur ces paysans pendant le repas, pain sec émietté, assiettes sales, verres vidés, salis par les dépôts de vin séchés en un cercle entamé par place d’une silhouette, celle d’une lèvre, bouteilles couchées ou droites sur les tables comme un jeu de quille abandonné, toiles cirées écaillées et malpropres, poules grimpées sur la table, passant d’une patte sur l’autre, picorant les reliefs des repas qui s’étaient succédé sans l’interruption du rangement, veaux nourris au biberon dans l’espace délimité par des bottes de paille et un coin de pièce, hommes trouvés ivres au travers de leur cuisine ou de leur lit, femmes fendues en deux par le corps de leur mâle restés suspendus après une copulation interrompue par le poids du sommeil où fatigue et alcool s’étaient confondus ; jusqu’à sa jeune femme, Adélaïde, qu’il avait interrompue avant qu’elle ne s’enfilât « cul sec » un plein verre de gnole pour se rafraîchir, un chaud après midi d’été sur les conseils du maître des lieux qui lui avait offert poliment de quoi se désaltérer. 

Pour lui, la plupart des fermes et des métairies semblaient abandonnées, peut être seulement quelques unes, ce qui n’avait pas suffi pour que le souvenir lui reste, celui d’un site désolé, immobile, endormi au point de tirer tout le hameau du côté d’un conte de fée, celui des frères Grimm ou de Charles Perrault. Mais ici pas de belle, pas de bois dormant, que de la misère et du lisier qui entraient jusqu’au cœur des maisons.

Alors, après 10 ans, on décida de quitter la Corrèze. Sa femme voulait la mer et une cathédrale, Jean Granier choisit Narbonne et ses quais. Il y avait une clientèle à vendre, un très jeune confrère venait de mourir ( Supprimer trop tôt) dans un accident de la route. Il vit l’adresse, on y parlait d’un quai, il vit la mer clapoter contre un mur, sans savoir que Narbonne avait été éloigné du rivage par des siècles de sédimentation autour de l’ancien cours de l’Aude. Le quai y était, mais il bordait un canal, une roubine. Si la Méditerranée ne palpitait qu’à 10 km, la cathédrale existait bien elle, au centre de la ville, là où il pourrait faire ses dévotions.

L’ostéosynthèse, les radios de contrôles achevées, Jean Granier se recula, considéra son travail par les images affichées sur l’ordinateur de la radio numérique. Il écarta ses bras légèrement de la ligne de son corps, comme s’il allait prendre son envol. C’était un signe de satisfaction. Il se dérida, ébaucha un sourire. On pouvait penser qu’il se trouvait beau. Il n’était pas laid, il était très peu ridé bien qu’il eût depuis une poignée de mois dépassé la soixantaine, ses joues tirées par un embonpoint gagnant le bas du visage et des joues, évitant son cou et son thorax avant de repartir à l’assaut de son corps pour lui embourber le ventre, les cuisses et les fesses. Quelques ilots graisseux symétriques remplissaient ses seins et l’arrière de ses hanches. Il n’était pas imposant mais solennel, portait un visage d’ange enfouis dans un corps d’ecclésiastique de haut rang. Son élégance trahissait ce qu’il était. En lui tout transpirait l’église et à distance on aurait pu imaginer sentir un  parfum d’encens qui émanait de lui. Il avait du se faire violence tant son corps semblait taillé pour faire carrière dans les ordres, violence pour abandonner les ors, violence pour gagner « la Maison Vétérinaire » où il faisait belle carrière. De son passage au petit séminaire il avait gardé l’onctuosité, le geste lent, la caresse qu’il n’hésitait pas à user, en la posant sur le visage d’un de ses patients quand la mort, cette vilaine fille, lui enlevait un malade. Il savait retrouver les gestes de son passé, les mouvements de ses mains qui épousaient sans toucher, en rase motte, paume bien parallèle à la surface, à dompter puis à calmer. C’était alors que d’un seul mouvement il retirait d’un visage beaucoup de la douleur et de l’angoisse accumulées pendant la maladie de cet animal ou de cet autre. 

Il avait compris la compassion au temps de son adolescence bien avant sa majorité. Il avait suivi les prêtres, les avait écoutés au chevet des malades, des mourants, ces mots qui calment et dont il usait pour épauler ce que son statut de mortel ne pouvait accomplir. Il était resté un mystique. Quand il parlait il le faisait à voix basse comme dans l’obscurité feutrée des temples épiscopaux et des églises. Parfois il lui arrivait de gueuler, d’être injuste, vite il se reprenait, se pardonnait pensant à toutes les colères exprimées par Dieu sur Abraham ou par ses proches depuis Moïse, sans oublier le parjure du Christ au Golgotha.

Il n’avait pas que la silhouette de l’homme d’église, il en portait quelques objets épars dissimulées dans ses poches et sous ses vêtements de ville, comme son chapelet avec des pierres d’améthyste taillées qu’il entortillait dans un mouchoir en fil blanc ou ses chaussettes en soie de couleur rouge cardinal, que longtemps il acheta chez Gammarelli à Rome jusqu’à ce que la maison fermât. S’il allait jusqu’à Rome c’était pour s’approcher du Vatican, afin de se faire pardonner d’avoir œuvré si loin de Dieu. Là aussi il plaidait non coupable, avançant sur l’échiquier de sa vie frère François d’Assise qui partageait avec lui l’amour des petits animaux

D’abord téléphoner à l’importune. Qu’est-ce qu’elle voulait cette Bénédicte ? C’était elle ou sa sœur Blandine ? Elles se ressemblaient diablement, dès qu’on les voyait ensemble, elles faisaient penser à des jumelles. Elles entretenaient l’ambiguïté, mêmes vêtements et pour le maquillage même surface, même couleur, même emplacement, même coup de crayon. Elles semblaient avoir une garde-robe commune, elles vivaient dans le même immeuble, l’une au-dessous de l’autre, un même type d’appartement. Jean Granier les avait pensées lesbiennes, c’était devenu un de ses fantasmes, ces sœurs homosexuelles, il n’en avait aucune preuve, mais ça lui aurait bien plu qu’elles le soient, et pour couronner le tout, même métier, elles étaient infirmières, même spécialité, l’orthopédie, même employeur : elles travaillaient à la Clinique Jean Causse. C’est vrai, qu’elles lui plaisaient et il aimait bien passer, le soir après la consultation, un petit moment avec l’une ou l’autre, le prétexte était un chat mâle de race Chartreux, qui avait une affection respiratoire chronique et quelques autres petits soucis. Bénédicte et Blandine se partageaient la tâche en venant à tour de rôle. Il s’appelait « Iris de Blancouvert » et avait deux mamans. C’est Bénédicte ou plutôt Blandine qui disait cela.  Non ! Quelle connerie ces deux mots accolés. Dans le fond Jean Granier ne savait pas, il ne les distinguait pas. 

A qui était-il en train de téléphoner ? Bénédicte ou Blandine ? Qui était qui ? Et à qui allait il parler ?

- Bonjour mademoiselle, Dr. Granier à l’appareil, vous avez laissé un message urgent à ma secrétaire pour que je vous rappelle et…

- Bonjour docteur c’était pour prendre un rendez-vous, c’est personnel. Iris va bien.

- Mais quel est l’objet de ce rendez-vous ?

- Non, c’est  personnel, je ne veux pas vous en parler au téléphone. Ce n’est pas à propos d’Iris, il va très bien. 

- Mais qui est à l’appareil ?

- Mlle Sicard…

- D’accord, mais… ?

- Bénédicte Sicard la plus grande des sœurs.

Ce qui ne permit pas à Jean Granier d’y voir plus clair.

Ils se mirent d’accord pour un rendez-vous le soir même après 19h30, Bénédicte attendrait dans sa voiture, 

- Ce soir si vous pouvez après la consultation ? Vous m’attendrez dans la salle d’attente…

- Je ne peux pas, c’est confidentiel, je pourrais…

- C’est d’accord. Attendez moi dans votre voiture, laissez les veilleuses allumées, je viendrai vous chercher. Vous avez quel type de voiture ?

- Un monospace C3 Picasso

- Très bien, à toute à l’heure. C’est Mme Faure, Maryvonne, oui, vous la connaissez, c’est elle qui quitte la clinique la dernière, une blonde bien plantée, belle fille, la secrétaire, celle qui fait les examens de biologie à l’entrée. Vous voyez bien de qui je parle ?

- Oui monsieur !

Il ne savait pas si elle lui avait rendu son salut. Elle semblait troublée, énervée, pas dans son assiette. Jean Granier pas d’avantage.

Lui souffrait, mais il savait pourquoi et de quoi, de quel coin de son corps et il pensa coin, comme il se trouvait compliqué, tortueux, tordu, malpropre même, il pensa malpropre et lui qui aimait tant l’ordre et la propreté se mit à penser à son coin, oui coin de Corrèze, à sa campagne, à cette paysannerie que dans le fond il avait détesté et lâchement abandonnée. Il connaissait et avait bien analysé cette douleur qui le tenaillait. Il avait l’impression qu’une branche d’arbuste taillée en pointe à ses deux extrémités et bandée en arc de cercle, raclait et tisonnait son intestin. Les pointes lui piquaient l’intérieur passant exactement sous le trajet inguinal depuis le testicule droit et le rein gauche, une douleur à la fois diffuse et précise qui appuyait par l’intérieur sur son ventre. 

C’est le médecin de Tulle qui lui avait dit l’origine de sa douleur.

- Mon cher confrère, c’est le côlon !  Vous avez une belle colite.

- Belle ? Mais comment belle… 

- C’est une manière de parler, je veux dire conséquente, elle est due au stress, au surmenage.

 Il y avait bien longtemps, plus de 40 ans, il était encore un jeune homme. C’était le stress, l’angoisse. Les premières douleurs, il venait de rencontrer Adélaïde, elle aussi était toute jeune, de quatre ans sa cadette,  sa future femme et c’est là, que sa vie bascula, bascula une seule et unique fois, s’était-il promit. Il l’avait rencontrée chez des amis communs. C’était la fille d’un industriel qui œuvrait comme sa propre famille dans le textile et l’import-export. Il venait  d’obtenir la maîtrise de théologie. L’import-export avait longé sa vie, à ce repas ce fut l’éperonnage. Les deux familles multipliaient les occasions de se recevoir, on allait à la messe ensemble, on partit même en vacances dans la même maison, celle des parents de Jean une année, celle d’Adélaïde l’année suivante. Les enfants s’entendaient merveilleusement bien et Jean s’occupait  d’Adélaïde comme si elle eût été sa petite sœur.  En grandissant, l’écart de leur âge se relativisa. Un jour, Jean découvrit qu’elle était devenue une belle jeune fille et sa promesse de consacrer sa vie à Dieu s’émoussa. Un coup d’épaule des deux pères fit définitivement basculer les convictions du jeune homme. Adélaïde n’eut qu’à le cueillir.   Elle entra dans sa vie comme une hirondelle vient au printemps avec une belle corbeille de mariage. Adélaïde ne devait pas repartir en automne. Ma foi, une élégante jeune fille, cultivée, sachant recevoir, s’habiller, bien dotée ça ne se trouve pas sous le pied d’un cheval, cette hirondelle bien qu’elle n’eût pas de métier ; à la fin des années soixante c’était la tradition, une dot, une famille qui avait du bien et des entreprises par delà les frontières et les océans ; elle savait coudre, tenir une maison, jouer du piano. Il fallait choisir, une filière pour un vrai métier ou perdre définitivement Adélaïde pour rejoindre Dieu et la religion. 

Pour la colite il n’avait consulté que bien plus tard à Tulle en Corrèze. Le choix d’une autre vocation que celle de prêtre était fait et la colite s’en était allée.

C’était ça qui lui faisait mal depuis quelques mois, il le réalisait maintenant, la pointe rentrait un peu plus à chaque rencontre avec Bénédicte. C’était bien Bénédicte plus que Blandine qui lui faisait cet effet, ou alors les deux, il ne savait plus. Oui, ou non,  non pas les deux ensemble, ce n’était pas cela qu’il voulait c’était Bénédicte seule, il avait à peine un peu plus de soixante ans, elle était belle, elle lui plaisait et le jour du choix de Bénédicte, bien qu’il en fut inconscient,  lui fit très mal.

Quand il raccrocha dans son bureau c’était une double impression, la chaleur du désir et la crainte des complications. Il n’aimait pas mentir et il allait falloir mentir à Adélaïde. Lui qui n’était pas un aventurier sembla le devenir par un seul choix de dîner avec Bénédicte, c’était la première chose à décider puis à faire et le reste s’organiserait logiquement, action après action, décision après décision, comme une fracture du fémur, comme celle de ce matin mais en plus compliqué. Pas mentir ? Il avait cette qualité longuement murie au séminaire de pouvoir, en pardonnant les fautes des hommes, envisager pour lui même soit l’omission soit la rémission de ses propres péchés.

Sa décision fut vite prise, il quitterait Adélaïde et aurait un enfant, ce ne pouvait être qu’un garçon. Ce qu’elle n’avait pu lui donner, une plus jeune allait le lui offrir. Il fallait s’organiser, la séduire, ou plutôt finir de la séduire, vraiment, sans ambiguïté, aller jusqu’au bout, lui dire qu’elle était la femme de sa vie. Elle ne l’était pas, mais elle allait le devenir. Et les choses pratiques pour ce soir, elle devait être libre, elle avait dû avoir la même idée que lui, partager une soirée, un repas, un lit, une vie, comme se déroulerait la logique d’un proverbe écrit pour toute une vie.

Pour lui, c’était chercher un hôtel, un relais château, il y en avait plusieurs sur ce littoral du département de l’Aude, une bonne table, une belle chambre ouvrant sur la garrigue ou sur la mer. Il eut une idée, l’Etang de Bages. C’était un bon compromis avec un matin clair qui vous réveille entre mer et colline, entre étang et maquis. Il avait toujours sa trousse de toilette à la clinique, savonnette, dentifrice, rasoir, mousse à raser, blaireau, celle qui l’attendait dans le cabinet de toilette jouxtant la chambre où logeait l’interne de garde. Et la mauvaise haleine ? Il avait une sainte peur d’avoir une haleine détestable. C’était encore un trait de l’éducation du séminaire que la religion moderne essayait d’éliminer en intégrant la technique de son élimination aux futurs confesseurs : l’haleine fraîche des espaces infinis du ciel et de l’au-delà favoriserait la confession et effacerait la séparation entre confesseur et pêcheur marquée par la claire-voie d’un grillage coulissant. Comment imaginer que l’haleine putride du confesseur puisse évoquer la fraicheur de la pureté ? Des hygiaphones avaient été envisagés, mais jamais installés et on le répétait aux futurs prêtres de porter attention au parfum de leur bouche, à l’éclat de leurs dents, à la fraîcheur de leur sourire comme un appel à la pureté dans l’obscurité des confessionnaux. Le projet était à l’étude et deux publications étaient proches.

Il confia à Maryvonne la recherche de ce relais château avec les indications précises, un cahier des charges qu’il avait établi, l’achat d’une chemise blanche avec un plastron en dentelle de Calais, des chaussettes, seulement des grises, d’un tube de dentifrice, celui de sa trousse étant asséché, d’une tablette de chewin-gum pour prolonger l’effet « haleine fraîche », le plein de gasoil à la voiture, non qu’il pensât faire une grande virée mais son réservoir était quasiment vide. Maryvonne profiterait de sa voiture, elle adorait parader en ville conduisant sa belle cylindrée allemande d’une seule main, la droite, la gauche abandonnée par dessus la vitre baissée. 

Tout était en place. Il alla encore par trois fois se brosser les dents, revint sur les opérations de la journée, la fracture du fémur où, tout compte fait, il avait posé en plus une broche courbe, l’appel l’avait dérangé et fait  douter de la solidité de son montage orthopédique au point de le renforcer en fin d’intervention. Il avait opéré en outre un ligament croisé, une fracture du coude simple, une cholécystectomie. Repassant toutes ces opérations il se dit que décidemment la critique diffusée et entendue dans le milieu professionnel qu’il était lent, ne tenait pas, ne tenait pas… Non, ça ne tenait plus du tout ! 

Il était plus de 19h30, la clinique était dans le silence et les lumières, ici et là dans le quartier et au sein de la clinique, commençaient à s’éteindre. Restait Maryvonne qui vint le saluer avant de rentrer chez elle. Elle avait tout au long de l’après midi rempli son rôle en éliminant une à une toutes les tâches indiquées par le  cahier des charges. Elle lui recommanda de faire la visite de contrôle pour sa voiture, un signal lumineux le signalait. Jean savait qu’on pouvait compter sur elle.

Il allongea ses jambes au dessous de son bureau. Il lui sembla qu’il était prêt pour ce grand saut. Il se sentit en forme, ses 60 et quelques années ne lui pesaient pas trop ni sur les cuisses ni sur les épaules. Il attendit 5 mn de plus dans l’obscure tranquillité et la fraîcheur de la clinique et pour cela il regarda la petite aiguille de sa montre Rolex GMT Master II faire 5 tours complets de cadran.

Il se leva, alla sur le parvis de la clinique. La voiture était là, veilleuses allumées et il pensa stupidement à  la douceur apaisante des veilleuses qui dans les églises marquaient autrefois l’entrée des sacristies.

Il avança vers la voiture, c’était bien un monospace C3 Picasso.  Bénédicte en était sortie avant qu’il pût faire un seul autre pas.

Il fut surpris que ce fût elle ! Qu’elle soit là, au volant. Une seconde, une seule seconde il regretta sa décision… Puis il lui tendit la main pour la saluer.

Il la fit entrer dans la clinique et gagner son bureau.

Elle s’assit en face de lui. Ils semblaient très intimidés l’un et l’autre. Jean toussota comme l’on fait pour s’éclaircir la voix, fit grincer son fauteuil comme pour l’ajuster  sur le sol. Il la regarda puis lui dit avec une voix un peu étouffée :

- Je suis heureux de… Vous vouliez un rendez vous ? 

- Oui docteur… 

- Appelez moi Jean… dit il avec un sourire que l’on sentait ému.

Puis un silence s’installa qui semblait ne jamais finir, qui aurait pu durer une éternité.

Jean la regardait, clignait involontairement des yeux, comme s’il pouvait par les faibles mouvements et la force de ses paupières la pousser plus vite et l’attirer vers lui, vers ce qu’elle allait dire et il accompagnait chaque syllabe de ses mots d’un coup de menton en avant. Mais elle trainait et eut rendu le suspens presque intolérable si la conclusion qu’il attendait n’eût pas été capable d’effacer toute cette attente, ce temps perdu, ce temps où il aurait pu poser sa main sur elle, la toucher tendrement, sentir par ses doigts au travers du tissu de sa robe en laine verte, sa peau et la rondeur de ses cuisses. 

- Et… , 

Dit-il en essayant de l’aider, alignant le mouvement de ses lèvres sur le déplacement des lèvres de Bénédicte qui s’ouvraient. 

Elle allait parler, elle allait le dire que c’était lui qu’elle désirait, lui son cher Jean…   

- Et… 

Dit-il encore pour crocheter cette phrase qui ne venait pas et qu’il aurait voulu lui extirper…

Elle soupira puis elle osa enfin lui poser la question.

Il la trouva plus que surprenante, c’était comme un ange qui passait et qui ne s’arrêtait pas.

- Auriez vous du travail pour moi, comme infirmière ? Je travaille au bloc, j’adore les animaux…

 

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