Maigreur et ingestion de corps étrangers chez deux dobermans : un double cas surprenant

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Auteur : Valérie Dramard, vétérinaire comportementaliste
Un double cas clinique illustre l'exploration d'un trouble du comportement alimentaire chez deux chiens de même race, provenant du même élevage et vivant dans les mêmes conditions. Les deux animaux souffrent d'hypothyroïdie.
 


Le traitement réussi des deux dobermans soulève une question : à l'instar de ce qui est constaté en médecine humaine, l'association de T4 et de T3 permettrait-elle, dans certains cas d'hypothyroïdie du chien, une amélioration optimale des signes comportementaux et cliniques ?

La polyphagie et l'ingestion de corps étranger constituent les symptômes d'une maladie digestive ou d'une affection comportementale.

Ce «double» cas clinique illustre l'exploration d'un trouble du comportement alimentaire chez deux chiens de même race, provenant du même élevage et vivant dans les mêmes conditions.

Les informations relatives au passé médical des deux chiens, aux conditions d'élevage et aux conditions de vie permettent d'envisager qu'ils souffrent probablement tous les deux du même trouble.

Le fait qu'il s'agit pour les deux chiens d'une hypothyroïdie soulève des questions qui alimenteront encore le débat sur cette affection très mal connue chez le chien.


Motif de consultation : trois entérotomies en un mois, c'est trop !

Athos, chien mâle doberman âgé de 6 ans, est présenté en consultation de comportement parce que, depuis plusieurs années, il ingère des corps étrangers et a souffert, à cinq reprises, d'occlusions qui ont nécessité entérotomie ou entérectomie.

Les trois dernières ont été pratiquées le mois précédant la consultation de comportement ! Les corps étrangers retrouvés étaient de natures différentes : un coquillage en 2007, une semelle de chaussure en 2008 et, pour les trois dernières, des chaussettes et une culotte.

Delphi est une femelle doberman stérilisée de 3 ans, très boulimique depuis toujours et qui ingère très souvent aussi des corps étrangers, kleenex qu'elle vole dans les poches, chaussettes et sous vêtements qu'elle subtilise dans les placards et qu'elle cherche à ingérer de manière compulsive. Elle n'a pas «encore» souffert d'occlusion car elle vomit systématiquement.

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Conditions de développement et contexte de vie

Athos et Delphi proviennent du même élevage, la chienne étant la nièce d'Athos (c'est une fille de sa sœur). Athos l'a quitté à 4 mois, Delphi à 2,5 mois.

Tous les deux semblaient être «bien dans leur tête » (ne mordillant pas, pas peureux), même si Delphi a montré rapidement des signes d'hyperactivité.

Les deux chiens vivent dans une maison sur un grand terrain à la campagne avec Mme W., son mari et son fils.


Examen clinique : une importante maigreur malgré une polyphagie

Les deux chiens sont présents en consultation. Ils présentent tous les deux des particularités cliniques communes :

état général : une maigreur importante avec une amyotrophie (Athospèse 33 kg ce jour et Delphi 30 kg), malgré une quantité de nourriture ingérée normale à élevée (et de bonne qualité), une frilosité marquée, Delphi tremblant souvent de froid dès que la température diminue ;

peau : une alopécie particulièrement nette sur les pavillons auriculaires et sur le chanfrein et diffuse sur les flancs,une hyperpigmentation cutanée et une sécheresse marquée de la truffe (avec une kérato-conjonctivite sèche pour Delphi) ;

comportement alimentaire et système digestif : Athos et Delphi sont boulimiques, Delphi semble beaucoup plus insatiable, et ils volent de la nourriture dès qu'ils le peuvent; Delphi montre des signes de malassimilation digestive avec des selles très abondantes et beaucoup de flatulences.


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Delphi à J0 : noter l'amyotrophie, la position particulière de couchage qui montre sa frilosité (se blottit sur la peau de mouton) et l'alopécie sur les oreilles et le chanfrein.
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Examen comportemental

Athos est très attaché à sa maîtresse qu'il suit partout, ne mange ses croquettes qu’en sa présence, ne se couche que dans la pièce où elle se trouve, sauf quand il est malade (occlusion), où dans ce cas il s’isole.

Il est peu câlin (il n’aime pas qu’on le caresse), mais se colle en permanence contre sa maîtresse, son maître ou Delphi.

Il a tendance à voler des objets et des tissus qu’il peut ingérer, malgré des séances de dressage dans sa première année destinées à lui faire «passer cette mauvaise habitude». Il a tendance à grogner après toute personne qui s’approche de lui quand il est près de samaîtresse;

Delphi est assez indépendante. Elle a toujours montré des signes d’hyperactivité, jouant beaucoup, s’excitant vite et semblant infatigable.

Elle est vite inquiète, hypervigilante, guettant les moindres faits et gestes d’Athos et réagissant aux moindres bruits en aboyant.

Elle tire beaucoup en laisse et est très brusque au point de se cogner violemment dans la vitre quand elle joue. Elle n’a jamais montré de signes d’agressivité envers les humains, mais est agressive envers les chiens qu’elle rencontre en laisse (aboiements très menaçants).


Hypothèses diagnostiques

Athos, sur le plan comportemental, montre un hyperattachement secondaire associé à une «légère» anxiété. Cette proximité avec Mme W. induit une «légère» sociopathie qui explique les agressions par irritation quand une personne s’approche de sa maîtresse quand il est près d’elle.

Cette anxiété n’est pas importante au point d’induire le comportement d’ingestion de corps étrangers qui marque un net déficit du contrôle du comportement oral.

Les signes cutanés, l’amyotrophie et la frilosité évoquent une hypothyroïdie qui pourrait expliquer à la fois cette anxiété mais surtout ce comportement oral pathologique.

Delphi montre des signes d’hyperactivité que l’on peut rapporter à l’existence d’un syndrome Hs-Ha. Toutefois, les conditions d’élevage, l’âge d’adoption, le fait qu’elle a toujours vécu avec Athos et le fait qu’elle n’a jamais mordillé, ne corroborent pas l’hypothèse d’un défaut de maternage.

Les signes cutanés, les signes digestifs, l’amyotrophie et la grande frilosité évoquent aussi une hypothyroïdie qui expliquerait alors l’hyperactivité et l’hyperphagie.


Examens complémentaires

Une prise de sang est effectuée. Les résultats confirment le diagnostic d’hypothyroïdie pour les deux chiens (voir tableau ci-dessous).

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Traitement

De la lévothyroxine (Leventa ND) est administrée aux deux chiens à la dose d’environ 29 mcg/kg en une prise (SID) chaque matin à jeun en estimant que la croissance musculaire qui doit avoir lieu nécessitera une thyroxinémie supérieure.

Soit pour Athos 1000 mcg de lévothyroxine le matin à jeun et pour Delphi 900 mcg (Leventa ND).

Il est conseillé de distribuer trois repas par jour au lieu d’un seul pour améliorer la digestion.

Un contrôle téléphonique est fixé 10 jours plus tard.


Évolution

Après une semaine, les deux chiens ont pris chacun près de 2kg. Ils sont dans l’ensemble plus calmes. Delphi digère mieux, les selles sont moins nombreuses et plus moulées. Il n’y a pas eu d’ingestion de corps étrangers, mais Mme W. fait très attention (commed’habitude) et les risques sont très réduits.

Une consultation de contrôle est réalisée 6 semaines plus tard. L’amélioration clinique est confirmée, surtout concernant la prise de poids et les signes digestifs chez Delphi, qui reste cependant toujours boulimique et vole toujours de l’alimentation dès qu’elle en a l’occasion. Toutefois, la repousse des poils sur les oreilles est encore inexistante et la peau est toujours hyperpigmentée.

Il en est de même pour Athos.

Sur le plan comportemental, Athos suit moins systématiquement sa maîtresse mais cherche encore souvent à monter sur ses genoux (!) quand il est près d’elle. Il mange moins vite ses croquettes.

Delphi est beaucoup plus calme, moins anxieuse, elle sollicite moins en permanence Athos pour jouer. Elle cherche moins à ingérer des corps étrangers. Cela se remarque notamment parce qu’elle fouille moins dans les poches à la recherche de kleenex. Elle reste toujours indépendante.

Une prise de sang de contrôle montre une thyroxinémie encore basse 4 à 6 heures après l’administration de lévothyroxine. La dose est donc augmentée à 30 mcg/kg le matin à jeun.

Comme un mois plus tard le poil ne repousse toujours pas, une supplémentation en T3 (Cynomel ND 35mcg : 1 comprimé le matin) est associée à la T4. Très rapidement, MmeW. constate de nets progrès cliniques et comportementaux chez les deux chiens.

Athos devient à la fois plus gai, plus joueur et se détache de sa maîtresse tout en étant plus caressant (plus tolérant aucontact). Les poils repoussent complètement. Après 4mois, il pèse 41 kg.

Delphi est calme, beaucoup moins anxieuse. Elle n’est plus boulimique, elle ne vole plus et il lui arrive même de laisser des croquettes dans sa gamelle. Lors de la visite vaccinale chez son vétérinaire traitant, elle a pu se coucher et ne pas aboyer sur les chiens qu’elle voyait (ce qui n’arrivait jamais avant). Les poils ont repoussé mais sa truffe est encore un peu sèche et elle souffre toujours d’une kératoconjonctivite sèche.

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Discussion

Ce double cas clinique est surprenant à plusieurs niveaux :

- alors que dans la bibliographie, les endocrinologues vétérinaires décrivent l’hypothyroïdie du chien comme une maladie rare et sur diagnostiquée, nous sommes en présence de deux chiens de la même famille souffrant de cette maladie; coïncidence ?; comme il y a une certaine parenté entre eux, une prédisposition familiale doit elle être envisagée ?; la maladie est-elle plus fréquente qu’on ne le pense mais pas recherchée chez des chiens maigres ?;

- en effet, certains spécialistes estiment que la maigreur est un signe d’exclusion de l’hypothyroïdie; or ces deux chiens présentent nettement une maigreur en relation avec une amyotrophie, signes qui rétrocèdent rapidement dès les premiers jours de la supplémentation en lévothyroxine ;

- les troubles digestifs de malassimilation ne sont pas décrits comme signes d’hypothyroïdie dans la littérature; pourtant ils sont fréquents dans notre pratique; là encore, la supplé-mentation permet de les atténuer rapidement;

- l’utilisation duCynomel ND (T3) permet d’améliorer nettement l’état clinique et comportemental des deux chiens; la T3 est rarement utilisée chez le chien: elle est présente dans l’Euthyral ND, spécialité de médecine humaine contenant 100 mcg de T4 et 20 mcg de T3 par comprimé, qui était prescrite dans les année 80 chez le chien lors d’hypothyroïdie ; à l’instar de ce qui est constaté en médecine humaine, l’association de T4 et de T3 permettrait-elle dans certains cas d’hypothyroïdie du chien une amélioration optimale des signes comportementaux et cliniques ?


Plus d’infos...

L'ouvrage de Valérie Dramard : Troubles du comportement du chien: et si c'était la thyroïde?, Editions Point Vétérinaire.2010.

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Valérie DRAMARD

Vétérinaire comportementaliste

 

© VETUP- Logiciel vétérinaire