La première publication - Une nouvelle du Docteur JPP

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C’est sa première publication. Elle est là sous ses doigts, il la soulève, la repose, la soulève encore, la pose depuis sa main droite sur sa gauche ouverte avec laquelle il fait le geste de soupeser les sept feuillets de papier imprimé, format 15,5 x 24 cm, sept feuillets qui pèsent leur poids de mensonge et d‘escroquerie.
 

Le papier a jauni, il l’a retrouvé dans un carton avec une partie de ses travaux et publications, une razzia rapide avant de quitter la clinique où il travaillait depuis 42 ans.

C’est une observation faite en 1974, publiée en1976 dans une revue vétérinaire, sans qu’il ait été prévenu. Il est en bonne compagnie avec des professeurs enseignants, c’est eux qui l’ont publiée.

Il  n’a pas reçu de tirés à part, alors qu’il est évident que les professeurs ont du en recevoir plusieurs, mais combien ? 10, 20, 50, plus de 50 ? Il ne sait pas, il ne sait plus, peut être ne l’a t’il jamais su. A la fin de la publication sont imprimées les adresses et les qualités des trois professeurs, pas la sienne, celle de sa clinique, là où le diagnostic et 90% du travail ont été faits. 

Pour les professeurs, publier est indispensable à leur carrière. Pour lui cela ne devrait rien représenter. Il est installé depuis 5 ans dans une petite ville où il est en train d’essayer de faire son trou, c’est à dire de se faire connaître et d’être le bon vétérinaire canin que les habitants de la ville attendaient. 

Il reprend la publication, regarde la bibliographie, la principale source n’est pas citée, c’est une thèse de médecine humaine sur un cas de pédiatrie de ce qui nous occupe. Mais cela, les professeurs ne le savaient pas, ils ont fait leur travail dans un coin du carré de vie qui sépare ceux qui savent de ceux qui subissent. Notre héros, pour la première fois de sa vie se découvre dans le coin des perdants. Il y était déjà, mais il ne le savait pas.

Un jour et ce n’était pas tout à fait par hasard, il a découvert la publication. Il s’était abonné contraint par un professeur de l’Ecole Nationale Vétérinaire de Toulouse. Celui-ci avait menacé toute la promotion de première année de redoublement en cas de rejet de cet abonnement.  

Qui se souvient de Lucien Saignes prince des poètes à Narbonne et ailleurs ? 

Qui se souvient du docteur Pierre-Paul Chamayou, médecin et pédiatre ?

Pour ce dernier tout le monde le connaissait non pas pour sa thèse, mais pour son engagement politique. Maire de la ville, élu deux fois député, mort en 1985, à la fleur de l’âge d’un arrêt cardiaque à 42 ans après une âpre campagne politique d’une élection nationale. Sa thèse traite d’une atteinte endocrinienne due à une tumeur du pancréas sur un enfant de 6 ans, diagnostiquée et opérée avec succès.

Pour Pierre-Paul, c’était une thèse qu’on peut offrir à un copain vétérinaire et qui va rejoindre au sein d’un carton, la pile des autres oubliées dans la fraîcheur d’une cave qui conserve aussi bien des thèses, des publications, des revues, des abonnements à « Jours de France » et « Paris Match », bonheurs des salles d’attentes, que des bouteilles de Bordeaux dits prestigieux. 

Ce n’est pas du tout ce qui va se passer. Notre vétérinaire va lire cette thèse, s’étonner de tant de subtilité dans l’enchaînement des pensées, des différents tests pour explorer la glycémie, la sécrétion de l’insuline adéquate, des gestes conduisant à la guérison de l’enfant. Il va comprendre et continuer à rêver qu’un jour la médecine vétérinaire pourrait ressembler à la médecine humaine. Il va lire et relire, penser sans trop y croire qu’il va croiser un chien qui ayant la même tumeur pourrait avoir la même destinée, vivre et repartir dans les bras et pourquoi pas en laisse, précédant Lucien Saignes prince des poètes. 

Il y croit à cet enseignement des vétérinaires par la lecture des publications des médecins pour rééquilibrer par plus de justice une balance exagérément penchée vers l’intérêt des humains. Ainsi, il y a belle lurette qu’à côté des revues vétérinaires étrangères essentiellement américaines et anglaises, il s’est aussi abonné à des revues de médecine humaine, ainsi « la Revue du Praticien », revue blanche rehaussée de lettres vertes et rouges.  

Le travail a commencé, mais en France la plupart des attitudes sont molles, les septiques nombreux, surtout parmi les enseignants c’est un tollé ; notre jeune vétérinaire se fait bousculer, ramasser par ses maîtres. Comment peut on imaginer un cabinet transformé en clinique, pourquoi pas en hôpital avec un bel appareil de radiographie ou d’autres de même fonction dont on commence à parler, une salle d’opération digne des plus performantes cliniques qui se consacrent à la médecine et à la chirurgie de l’homme, pourquoi pas un laboratoire c’est son obsession, une salle de réanimation, un bloc pour l’obstétrique, une couveuse, une salle d’autopsie et j’en passe, alors que les prémices de nouvelles techniques d’imagerie et de  transplantation d’organe sont des avancées toutes récentes où les jeunes médecins font leurs premières interventions chirurgicales sur le cœur, le rein, le foie, le cerveau et autres organes de chiens, de porcs, de chimpanzés, de chats.

Lucien Saignes n’est pas là par hasard. Il a su qu’un jeune vétérinaire venait de s’installer, il se disait spécialisé pour les chiens et les chats. Lucien est un septique mais il est venu le voir. 

Lucien est maigre et gris, clope au bec, enveloppé été comme hiver d’un pardessus râpé enfumé de tabac. C’est du Scaferlati dit-il, dont il roule ses clopes,  dont il brunit ses doigts et au cœur de tout ça, il cache en sus la poésie et sa misère dont il ne se plaint jamais. Il est râleur et emprunté. Il a fait l’Indochine. D’un côté, sa femme qu’il a ramenée de là-bas. Elle le suit, enveloppée comme son homme, mais pour elle, pas de drap, c’est plus chic, c’est une fourrure qui la drape, un manteau toujours entrouvert qui sent la pluie, été comme hiver, c’est du chien mouillé, elle ne sèche pas, elle a pris le parfum, la même odeur que Dandy, chien de son autre côté, tenu en laisse, un caniche. Il se présente :

- Lucien Saignes poète amoureux des animaux 

Il le présente :

- Dandy le chien et il corrige immédiatement dès que sa femme a fait un pas en avant…

- Dandy notre chien, Caniche royal, mâle et noir !

Elle s’est effacée, un pas en arrière, lui un pas en avant : 

- L’armée m’a tout pris et m’a tout donné ! Il montre d’un grand cercle de son bras et de son doigt tendu son chien et sa femme… Puis il s’incline, termine par une révérence au devant de sa femme. Il laisse passer un long moment, il est très ému.

Il raconte, les crises du caniche, sa démarche ébrieuse, les chutes sans raison, la tête rejetée en arrière en hyperextension, puis la crise qui passe, l’appétit qui augmente et le chien qui grossit.

- Il a pris un peu de ventre, je sais… C’est peut-être son âge, il a un peu plus de 10 ans, il est né en janvier 1964, le 27, le jour où de Gaulle a reconnu la Chine de Mao, ah oui je me souviens bien. Il demande sans arrêt à manger, il n’a jamais mangé comme ça, lui si délicat ! Maintenant il mangerait les doigts qui le nourrissent !

Le nouveau vétérinaire s’applique, s’approche du chien, tout contre lui, tâte, percute, ausculte, fait un électrocardiogramme, une analyse des urines. On fait des prises de sang qu’on envoie au labo.

Tout ce qui est dosé ou compté est normal : les ions, les globules, les  plaquettes.

On se revoit dans 3 jours, puis tous les 8 jours, tout semble aller de mieux en mieux.

Lucien Saignes prince des poètes fume davantage, ce qui peut sembler impossible, sa femme n’entrouvre plus son manteau, elle aussi retient son souffle devant le miracle de ce qu’on appelle déjà une guérison

Ça ne dure pas, un mois plus tard l’état général se dégrade. On recommence tout. Même méthode tâter, percuter, ausculter, la tête en extension, analyser des urines, prise de sang et :

-  Ah Monsieur Saignes, du nouveau, lui dit le téléphone, la glycémie est basse, très basse ! 

- Glycémie ?

- C’est la mesure d’un sucre dans sang.

- Il est diabétique ?

- C’est l’inverse, 0,50 g par litre au lieu de 0,95, l’inverse.

L’inverse ? Comme les troubles de cet enfant décrit dans sa thèse par Pierre-Paul Chamayou ? 

De nombreux tests y sont décrits avec les dosages de l’insuline par radio-immunologie. Les tests se font sur le malade et sur les chiens témoins. Cela va prendre presque un mois. Les chiens témoins sont des chiens non malades que des clients ont accepté d‘amener, comme on donne son sang pour sauver une vie,  un congénère, vite des congénères, prélever leur sang, pour en faire des témoins.

L’insuline est dosée par RIA, dosage par radio-immunologie. C’est une méthode complexe qui nécessite l’équipement sophistiqué que seul un centre hospitalo-universitaire possède. Lucien Saignes et son épouse sont mis à contribution et par trois fois embarquent les prélèvements vers le Centre Claudius-Regaud de Toulouse dont la spécialité est la cancérologie. L’insuline dosée est trop élevée dans les dosages isolés lors des crises par rapport à une valeur basse de la glycémie. Des courbes d’hyperglycémies provoquées effectuées sur le malade et sur les chiens témoins montrent des coefficients d’épuration très différents. Les données biochimiques et les méthodes de calcul ont été empruntées à la thèse de Pierre-Paul Chamayou 

Notre jeune vétérinaire est troublé. Il va voir son ami Pierre-Paul, lui montre les chiffres. Il est exact que l’injection de glucose lors de crises nerveuses, des crises qui par certains côtés peuvent ressembler à des crises d’épilepsie, semblent calmer Dandy, de même que des repas rapprochés, comme l’augmentation de l’appétit qui est à rapprocher de la sécrétion exagérée d’insuline. 

Chez Pierre-Paul on se met autour d’une table, on ouvre une bouteille, c’est Lucien Saignes qui l’a apporté, une Blanquette de Limoux de son pays, Françoise Chamayou a fait un gâteau, une croustade aux pommes, qu’elle sert chaude et bien dorée. Tous les cinq trinquent, Pierre-Paul, son épouse, le jeune vétérinaire, Lucien et sa femme et c’est à la victoire. On en vient à appeler Mme Saignes familièrement « la Chinoise », personne n’arrive à prononcer son prénom, cette liberté fait rire toute la cantonade, Lucien Saignes le premier et pas seulement Lucien, la Chinoise éclate de rire en ouvrant son manteau et en poussant cette phrase comme un cri avec toutes les nuances, les torsions et les roucoulades de son accent :

- Je ne suis pas Chinoise docteur Pierre-Paul et vous docteur vétérinaire,  je suis Vietnamienne. 

Lucien lui demande de refermer son manteau 

- Tu pues le chien, tu pues !

Tout le monde éclate de rire, le mélange d’alcool, du bonheur de vivre, d’espoir d’avoir trouvé est explosif. On a trouvé ! Mais va-t-on guérir Dandy ?

- Qu’est ce qu’on fait maintenant ?

- Il faut opérer, enlever la tumeur, c’est une tumeur du pancréas, cette saloperie qui secrète de l’insuline !

Trois jours après, le professeur de physiologie de l’École Nationale Vétérinaire téléphone au vétérinaire. 

- J’ai vu passer un résultat que m’a envoyé par erreur le service de biochimie du Professeur Pierre Souliman du Centre Claudius-Regaud de Toulouse. Ce résultat vous était destiné n’est ce pas ? C’est quoi cette histoire de dosage par RIA de l’insuline ? Qu’est ce que vous soupçonnez sur ce chien ?

- Un insulinome sécrétant Monsieur: glycémie basse, syndrome d’hypoglycémie et insulinémie élevée.

- Ah, ah,  très rare. Et qu’allez vous faire ? 

- L’opérer, ou le faire opérer.

- Vous savez faire ? Vous savez opérer un pancréas ? 

- Non Monsieur, pas encore…

- Voulez vous que nous l’opérions ici, nous, à l’École Nationale Vétérinaire ?

- Oui Monsieur le Professeur.

Il semble que convaincre Lucien Saignes et sa femme fut facile. Le jeune vétérinaire a une confiance absolue en son école et en ses professeurs.

Trois jours plus tard ils firent le voyage ensemble, arrivée chemin des Capelles à Toulouse, dans la même voiture avec Dandy place de devant, sur les genoux de sa maîtresse, le vétérinaire derrière seul mais avec une caisse en inox, appelée par tous caisse de survie et que Lucien Saignes avait mendié à son ancien régiment, le 8e RPIMa, implanté dans la ville depuis 1963.  

Tous accompagnèrent Dandy jusque dans sa cage d’hospitalisation et le confièrent à l’assistant de chirurgie responsable accompagné d’un élève  qui le secondait.

Tout était noté sur la surface interne du couvercle fermant la caisse, une écriture plein et délié gothique :

« Surveillance 24/24, gamelle pleine, traiter toute crise d’hypoglycémie, doses de G30, 1 ml /kg, soit 23 ml, strictement intraveineux,  totalité du dossier,  totalité des tests, les tests chiens témoins avec dosage du glucose et de l’insuline, 10 boîtes en plastique pour deux jours d’alimentation, un repas toutes les 4 heures, 5 paquets de biscuits en cas de crise, cahier avec tous les poèmes écrits pour Dandy, lui en lire au moins 3 par jour ». 

On laisse Dandy ? On ne peut pas coucher au chenil ? Lucien Saignes en a parlé, avec discrétion. Il est intimidé, même devant l’étudiant et l’assistant, lui qui était à Diên Biên Phu. Il est déçu de ne pas voir les professeurs de physiologie et de chirurgie. Mais il n’insiste pas, pour ces gens dont le temps est si précieux, l’opération est prévue dans 48 heures. L’étudiant et l’assistant doivent se relayer sans cesse auprès du malade. Mme Saignes a tout rassemblé dans la caisse de survie en acier inoxydable, tous ces petits casiers, ces petites boites et étagères du même métal brillant qui vous renvoie 10, 20, 100 images d’une Chinoise sans chapeau. Les papiers sont à côté tout le long, dans un classeur vert au plastique transparent.

Sobrement exprimée dans le rapport, la mort survient le lendemain à 17 heures :

« Par une évolution qui s’achève dans un état de coma dépassé résistant aux thérapeutiques ».

Dandy est mort. Prévenu par le secrétariat, Lucien Saignes, Prince des poètes, donne son accord pour que Dandy soit autopsié.

On peut imaginer la douleur du couple qui attend devant le bâtiment : C’est la salle d’autopsie, les prélèvements, pancréas, ganglions mésentériques, foie et l’examen microscopique des pièces par le professeur chargé de ce travail.

Lucien Saignes récupéra t’il le corps de son chien ? 

Fera t’il un poème, un autre poème d’amour ? 

Lui fit on parvenir le rapport d’autopsie et l’histologie ?

On peut imaginer la colère du jeune vétérinaire.

Il ne reçut pas de rapport d’autopsie, de conclusion et la cause réelle de la carence de soins qui avait entrainé l’hypoglycémie et la mort de Dandy. 

Deux ans plus tard il vit son nom, page 459 à la dernière ligne de l’énumérations des auteurs, à gauche, à 5,7 cm du haut de la feuille, juste au dessus du titre de la publication, dans la Revue de Médecine Vétérinaire.

Il était en 4e position et le professeur celui qui s’était attribuée la première lui assura que le dernier nom cité, c’est à dire celui du jeune vétérinaire, représentait celui qui avait apporté la plus grande contribution pour ce travail d’un intérêt scientifique indéniable et que le chien n’était pas mort pour rien.

Et la phrase tomba, elle ressemblait à celle que la grand mère paternelle du vétérinaire lui avait rabâché pendant 25 ans, et qu’on lui enfourna de force, alors qu’elle était encore une jeune fille,  pour la calmer quand on lui annonça que son petit frère Urbain Barthas était mort le 17 mars 1916  à Verdun, 8 jours plus tôt : 

«  Et ce chien était mort, comme un soldat au champ d’honneur, la famille pouvait le pleurer, il avait été courageux jusqu’au bout ».

La grand-mère du jeune vétérinaire baptisera son second fils Urbain.

 

 

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