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La lettre

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Auteur : Docteur JPP, vétérinaire
Découvrez la deuxième nouvelle du Docteur JPP qui raconte sa vie bien remplie...
 
 



« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

 

La lettre

C’est une lettre que j’ai retrouvée dans un capharnaüm de papiers accumulés pendant ma vie professionnelle. Quand je parle papier, pensez papier électronique, timbre poste, mail envoyé par la fée électricité, of course. Je vous la dépose ici, sous le nez. Voyez la, elle a pour moitié la forme d’une nouvelle, n’est ce pas ? Je fais ce jeu de mot entre nouvelle, « récit court, imité du roman » et nouvelle, « information ». Le texte que vous allez découvrir est un mélange de « short stories » (nouvelles) et de « news » (nouvelles).

La lettre fut écrite, trois ans après mon départ à la retraite et envoyée à une cliente, Dominique, devenue une amie. Il aura fallu 30 ans pour quelle le devint. L’était elle vraiment ? Elle, prétendait que non. C’est vrai aussi que nous n’étions jamais seuls. Même hors de la clinique, dans une rue, un restaurant, chez elle, planait sans cesse autour de nous l’ombre tutélaire de Sigmund Freud.

Elle n’avait de cesse de me martyriser, de me tirailler, de me retourner pour me montrer mes contradictions. J’étais devenu en quelque sorte le bouc émissaire de ma profession :                        

- Comment, disait elle, en étant vétérinaire, pouvait on ne pas être végétarien ?
- Comment soigner les chiens et les chats en tuant d’autres êtres vivants, des insectes, des arthropodes, les puces, les tiques et même des mammifères ?

Elle même, se laissait piquer pour nourrir les moustiques, en trouvant réjouissant d’entrer à son tour dans la chaine alimentaire. Elle me fit concevoir mon métier autrement. Pour réussir cette mutation, elle me brutalisa. Je me dressais contre elle, puis j’abdiquais au nom de l’amour des animaux et de l’unicité de la vie. C’est ce qu’elle m’enseigna, avec d’autres, femmes et hommes rencontrés par hasard ou croisés au cours de consultations. Vous les connaissez. Vous en avez connu des Dominique. Tout comme moi vous les avez écoutés. Bien sûr qu’ils sont excessifs. Ils parlent la langue du monde, hors de l’homme. C’était totalement différent de ce que j’avais pu entendre et penser.

- Vous vétérinaires de part le monde devriez être les ambassadeurs de la vie.

Plus qu’un slogan, c’était une profession de foi !

Par « La Lettre » je répondais au courrier où elle me racontait la maladie de « Viat ». J’avais cru comprendre en m’en étonnant qu’il était  « son chat préféré ». Préféré ? Chouchou ? Non, ce n’était pas le style de la maison ! Aucun chat ne pouvait être le préféré de Dominique, pas de caresse, pas d’anthropomorphisme. Elle ne les caressait pas et se justifiait :                                                              

- C'est vrai que je ne vais pas aller tripoter un chat installé sur une chaise ou ailleurs, j'attends que ce soit lui qui vienne à moi. Mais j'adore quand Viat me lèche l'intérieur de la bouche. C’était Dominique cette folie de l’amour pour tous, avec son attention  pour les soins, la nourriture, l’espace, la liberté laissée aux animaux, ceux qu’elle hébergeait, les chats, deux brebis, un âne, des rats, une basse-cour de poules et un coq nains recueillis à la mort de son voisin, Lewis, un Américain resté en 1945, à la fin de la guerre dans la Haute Garonne, pour l’amour d’une femme. Son maître mot était liberté ! Elle même, trouvait que ce qu’elle faisait en domestiquant les animaux était absurde et contraire à cet idéal. Là était sa limite. Il n’avait jamais existé de « préféré » dans cette maison tenue par cette ex soixante-huitarde ultra qui avait roulé sa bosse dans le monde, habité en Angleterre, en Russie, au Japon, à Athènes, en Crête. Quelle était la limite des soins ? C’était un engrenage qu’elle désapprouvait. Mais, qui n’a pas vécu des contradictions, des volte-face, des reniements ? Se prenant à son propre piège elle se mit à soigner ses chats, parce qu’elle voulait leur épargner la douleur, la maladie, la mort. Si elle était au départ contre les soins, pour les animaux elle s’y soumettait. Pour ce qui concernait son corps, c’était un rejet absolu de toute la panoplie médicale, médicaments, soins, dentistes, médecins, chirurgiens et autres apothicaires. Ce tabou de la matière médicale, elle le tirait du dégout que lui inspirait l’expérimentation animale. De quel droit l’homme pour échapper à la douleur, à la maladie, à la mort, pouvait-il sacrifier la vie d’un seul être vivant ?

Elle soignait Viat atteint d’une anémie non régénérative certainement due au FelV.  

À son adoption en 2007, il  était âgé de 4 à 5 mois. Je l’avais testé pour le FelV et le FIV, comme nous le faisions systématiquement pour tous ses chats. Nous répétions les contrôles tous les ans. Je lui avais caché que Viat soit positif au FelV. Dominique m’avait dit que pour ce chaton elle ne voulait pas savoir. Quittant la clinique j’avais caché le secret et continuais de le garder les 3 ou 4 fois où nous nous retrouvâmes chez elle. Elle m’annonça la maladie et la positivité au FelV, les complications d’hypoplasie médullaire associées à une insuffisance rénale d’origine inconnue. Je lui avouais mon mensonge par omission. Elle me remercia de ce temps de quiétude né de cette ignorance. Je l’encourageais à continuer les soins.                       

Nos disputes n’étaient jamais très longues mais pouvaient être source de discussions violentes. Alors, nous nous séparions brouillés à mort. Huit jours passés, elle était là, à la porte de la clinique, le mercredi à 11 heures, avec de cinq à dix paniers de chats pour deux heures de nouvelles consultations. Ordinairement je ne la voyais qu’une fois par semaine, mais les cas graves et les urgences nécessitaient de nous revoir. C’était de sa part un élan de reconnaissance pour ma disponibilité et l’oublie de nos divergences, pour moi un acte pour me faire pardonner ma différence. À trois heures du matin nous arrivions les yeux remplis de tendresse et d’amitié. La trêve était de courte durée, rapidement sur un détail, souvent un mot, une idée, elle tombait sur moi de n’être que ce que j’étais et à l’aube d’un temps qui aurait pu s’annoncer une belle journée, le gong résonnait qui annonçait la reprise de nos disputes et de notre combat.

Tous les animaux recueillis étaient des abandonnés. Elle n’ouvrit sa porte à aucun animal par caprice, par désir d’adopter tel chat, tel individu ou telle race qui lui aurait tapé dans l’œil. Si bien que bon nombre de ses adoptés constituaient une nouvelle cour des miracles : des borgnes, des aveugles, des amputés, des chats le ventre ouvert, emmaillotés ou fistulisés qui urinaient par la fente, des sans oreille, ce qui est plus banal, des chats qui tournaient en rond, qui tombaient des tables, des étagères. Tous vivaient heureux au milieu de rats qu’elle protégeait et qui partageaient les croquettes des chats. Ce petit monde vivait en bonne intelligence se croisant sans crainte. Parfois un chat, jamais plus d’un pour tout le groupe, chassait et « mangeait du rat ».

Beaucoup de gens connaissaient cette « Auberge du 7e Bonheur » et abusaient de la clémence, de la charité de Dominique, abandonnant devant sa maison des portées de nouveaux nés, des portées d’anciens nés, chatons frôlant les 3 ou 4 mois, des malades, des infirmes, des chattes pleines, des paralysés, des accidentés, des incurables, des mourants. Elle en eut parfois plus de cent. Je l’appelais « La Dame aux cent chats ». Elle habitait une petite maison en bordure d’une départementale, deux hangars, une bauge à cochon désaffectée sur un terrain de trois hectares clôturé dans un décor de collines qui rappelait la Toscane. Cette maison et ses occupants furent l’objet de plusieurs publications. Celle dont nous étions les plus fiers, rapportait l’infection naturelle due Felv et au FIV pour 163 chats. L’observation dura plus de 10 ans et compléta la liste des quelques rapports, non expérimentaux,  qui décrivaient sur de grands effectifs l’évolution d’infections par les virus considérés.

Après les consultations du mercredi, nous allions déjeuner. Nous le fîmes pendant plus de 20 ans, nous deux, toujours du même menu, pizza, profiteroles, discussion harassante et acharnée. J’en sortais épuisé, elle aussi. Elle était végétarienne, je le devins plus ou moins, plutôt plus que moins. Elle disait m’avoir transformé du tout au tout au point qu’elle prétendait m’avoir tout appris sur mon comportement et mon éthique. Elle alla jusqu’à me proposer des incipits de quelques mots pour une dizaine de nouvelles qu’elle me demanda d’écrire. Je les écrivis. Elles étaient nimbées d’une morale non spéciste, anticipant sur ce qui progressivement me gagnait. Elle croyait tout savoir de moi. Je ne lui avais jamais parlé de Lucienne. Vous  connaissez Lucienne, je vous en ai parlé dans « La Chose ». Je trouvais qu’il serait bien de lui montrer que ma vie professionnelle avait commencé avant elle, avec Lucienne et je lui écrivis « la lettre ».

Comme elle habitait entre la sous-préfecture où j’exerçais et Toulouse, elle me suivi quand je déménageai dans le nouveau site de mon travail. Ses positions politiques ou sociétales entraînèrent chez moi, un changement de mentalité. S’il fut rapide en surface et dans les actes, il fut plus long à être accepté par mon moi profond. Elle me montra l’essentiel de ce que pouvait être mon choix et mon action. L’auto-analyse me fit beaucoup avancer. Un autre point, peut être le plus douloureux, fut la critique de mon corporatisme.

Elle me disait que nous autres vétérinaires nous n’acceptions que les chiens et les chats qui venaient en consultation avec un carnet de chèque dans la gueule. J’imaginais si la scène me faisait sourire, sa signification fut un électrochoc. Penser que j’avais plus ou moins choisi des solutions médicales et chirurgicales sommaires, parfois des euthanasies pour les animaux quand le maître ne pouvait pas payer. Je dus l’admettre et y remédier sans trop me faire violence. Comme Maïté elle me contamina.

Quand je partis à la retraite elle changea de clinique pour plus de proximité. Son choix se porta sur une clinique dynamique animée par deux vétérinaires, deux sœurs dont l’une, s’appelait Magalie, l’autre je ne me souviens plus. Depuis quelques mois je ne retiens plus les prénoms.  Cela serait il, un des premiers signes d’une maladie ?

Je vous fais un copié-collé de « la Lettre » retrouvée. 

Chère Dominique,

Je vois aussi les traces de ta contamination avec Magalie et sa sœur. Travail parfait et énergie sans faille. Alors j'ai eu l'image de ce que tu as été avec moi comme l'avait été ma première ASV, celle que j'avais à « La Chose » avant de m'installer. Elle s’appelait Lucienne Faury. C’est elle qui m'a dressé. Je vais te raconter les premières images de l’apprentissage et de la méthode. À « La Chose », mon patron supervisait tout.  Mais, pour le quotidien, les gestes et les conseils venaient pour la plupart de notre ASV, l’infirmière vétérinaire de la clinique, pas de diplôme, du bon sens et une sacrée bonne volonté. Tu ne le savais pas ? Je ne t’en avais jamais parlé !

C'était ma première ou ma deuxième journée à « La Chose ». Un homme arrive portant dans les bras un chien agonisant qui venais d’être accroché par une voiture. Nous attendions le client avec Lucienne. Lucienne était une ASV magnifique,  ex-femme de ménage reconvertie, trouvée à la campagne par mon patron.  En septembre 1969, Lucienne devait avoir 45 ans, des cheveux couleur de paille, sèche, burinée et ridée, tout comme toi,  vive, n'ayant peur de rien et surtout pas de la hiérarchie et des diplômes. Elle me mit le pied à l’étrier, avec discrétion et efficacité.

Le type rentre dans la salle de consultation, un chien allongé dans la courbe de ses bras. Chien mort ? Chien en train de mourir ? De toute  évidence j’étais comme chanta jacques Brel « jeune, beau et con à la fois », élevé dans le cocon de l'École Nationale Vétérinaire de Toulouse, beaucoup de majuscule, de l’inexpérience et un minuscule cerveau, résultante de cette éducation. Je commence une phrase dont seules les premières syllabes sont balbutiées. Je cherche et trouve avec application les mots qui apaisent, je suis déjà passé à la compassion-consolation d'un maître qui vient de perdre son animal. Il faut aller vite, très vite, éviter les contractions de l’agonie, le spectaculaire, me placer entre le chien et le client, étouffer ce semblant de vie, épargner à l’animal ces derniers mouvements convulsifs qu’on aurait put prendre pour de la souffrance, mais surtout reprendre la place et l’autorité de ma fonction. « La piqûre », l’injection intra-veineuse est le sauvetage, le mien, celui de mon métier, de ma vocation, de ma profession, en effectuant ce que je pouvais faire pour exister en tant que professionnel l’acte, le geste, euthanasie.

Des premières syllabes, ces mots qui ne furent que balbutiés, je prends un coup de coude dans les côtes, c’est Lucienne qui avait anticipé sur ma décision, me pousse, prend le chien, me met une sonde trachéale dans les mains, refait passer le client  dans la salle d'attente, ferme la porte, me reprend la sonde trachéale que je n'avais vu qu'en photo au cours d'une séance de travaux pratiques. Je n'en avais jamais manqué aucune. 

Alors commence le ballet de Lucienne qui valse autour de nous, moi et le chien, qui se déchaîne, cheveux au vent, geste déterminé me poussant d'une main vers l’animal étendu apparemment sans vie et de l'autre l’intubant, me confie le désormais soigné, le faisant passer du statut de mort à celui de malade, se précipite pour ouvrir la bouteille d'oxygène à même dans la salle de consultation, remonte le respirateur, en vrac dans une boite en plastique compartimentée, m’indique comment ventiler le chien, me laisse le faire, comprime du plat de sa main droite la poitrine du récent mort, une fois, deux fois, trois fois, appuie sur la zone cardiaque par une pression de part et d'autre le thorax, place les pinces d'un électrocardiographe et je vois le tracé se faire, il est irrégulier, pose par une aiguille intraveineuse collée sur la peau une perfusion, se retrousse les manches, me donne un coup de sa main ouverte sur la tête, nous voyons, je vois les hésitations de la respiration, puis des mouvements plus amples, le cœur battre à nouveau, un tracé anarchique, puis de plus en plus normal, enfin régulier, 5 minutes, dix et le chien repartir dans sa vie, s'agiter cherchant à se débarrasser de tout ce matériel devenu gênant et superflu, le rejeter en se débattant, laissant seulement la sonde trachéale à sa place et le client dans la salle d'attente. Ce fut mon premier sauvetage et ma première complicité avec cette femme qui sentait encore les champs, le blé et les fleurs sauvages des prés du coin de son village, là où mon patron était allé la chercher. 

Nous eûmes beaucoup d'autres coups à jouer et nous les jouâmes complices. Elle me laissa grandir près d'elle pendant deux ans. J'en vins à lui apprendre des gestes, à prendre tous les jours un peu plus confiance en moi, puis des notions de médecine, de chirurgie, de biologie au fur et à mesure que j'appliquais ce que j'avais appris à l'école, ce que je lisais à droite et à gauche dans des revues de plus en plus spécialisées, de plus en plus étrangères venant pour la plupart d'outre-Manche et d'outre-Atlantique. Je l’initiais au laboratoire, il était déjà intuitivement pour moi une passion, lui montrant au fur et à mesure que je les découvrais les illuminations de la biologie, la lecture d’un frottis de sang, la coprologie avec l’enrichissement au mercuro-thio-cyanate de potassium. Oh, la beauté de ce mot ! Répétez après moi : Mercuro-thio-cyanate de potassium, l’analyse des urines et autres tours de main.

Lucienne m'apprit beaucoup de mon métier et avec toi vous accomplirez le début de ma transformation et surtout, cette volonté farouche de toujours y croire et de ne pas compter les sous, de faire tout pour que vive cet animal pour lequel j’avais choisi ce métier de sortir de cette logique, j’avais fait des études, j’étais un esprit dit supérieur, il fallait me reconnaître et pour cela me payer à mon juste prix. Souviens toi de ta méchanceté quand je me prenais pour "le vétérinaire qui sait tout", de tous nos coups de gueule et la bibliographie que tu fis, toi-même sur internet, les livres de médecine que tu achetais dans mon dos sur les maladies virales du chat. Ces maladies étaient ta passion, la virologie la discipline qui te fascinait le plus. Tu me poussas même à faire un stage de virologie vétérinaire dans un service ad hoc en Ecosse.

J'ai revu Lucienne au cours d’une visite dans la ville de « La Chose ». Elle était redevenue, dans le civil, une femme ordinaire animant son seul foyer et sa famille, soulevant ses petits enfants, les posant sur moi, n’importe où, pour les faire grimper le long de mon corps, les rapprocher du bas de mon visage afin que je leur dépose des baisers sur les joues.

Aujourd’hui fête de la musique, Viat est en vie. Il va bien. Seule ombre au tableau, il a un petit appétit. Il est régulièrement transfusé par Magali et par sa sœur. Il en est à sa treizième transfusion.

Ton mail, le dernier de ce jour là, que je lisais en regardant distraitement les images d’une télévision au son coupé pour un film, sur le voyage d’un homme précédé par un pointer tenu en laisse, à tête noire au profil élégant, lui plus massif coiffé d’une casquette foncée, veste en toile et pantalon kaki, chaussettes rouges remontées jusqu’à la base du genou, marchant d’un pas allègre sur les pentes d’une lande d’un lac en Ecosse, pendant que j’écoutais sur mon ordinateur une pièce de clavecin de François Couperin « Les Barricades Mystérieuses » , ce dernier mail où tu m’écrivais :

- Jean-Pierre, je sais, j'ai beaucoup de retard, mais en ce moment le temps me file entre les doigts, encore plus que d'habitude... Viat me prend beaucoup de temps, aujourd'hui l'après-midi entière pour arriver à le perfuser... Et depuis 18 heures j'essaie d'envoyer ce mail, non seulement la messagerie ne marche pas mais en plus j'ai perdu le texte 4 fois, ce qui signifie que c'est la cinquième fois que je l'écris !

 

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