ARTICLES

Une Vocation

livre-004
Auteur : JPP, docteur vétérinaire
La vie de vétérinaire est une grande aventure. Le Docteur JPP nous raconte comment il l'a vécue...
 

 

Pouvez-vous imaginer cette femme, l’œil fixé sur vous ?

Et cet autre à qui vous venez de sauver le chien, un cas compliqué de médecine guéri par un traitement médical et chirurgical ?

Enfin ce dernier, un chien qui n’en pouvait plus, âgé de vingt ans, pas toutes ses dents et même plus aucune ?

- Il n’y a rien à faire, Monsieur, rien !

Le client insiste, mais vous, vous tenez fermement la barre.

- Rien monsieur, je vous ai dit rien, il ne reste plus qu’à l’endormir. 

- Endormir ? Mais ce n’est pas endormir, docteur, c’est tuer ? Il faut tuer mon chien, pas l’endormir, c’est une euthanasie n’est ce pas ? Pourquoi ? Parce que tuer ça ne se dit pas ?

Et tous les autres qui croient en vous, et qui vous posent des questions comme celle ci :

- Alors docteur dîtes nous, votre métier, une vocation ? Parce que c’est une vocation, ça crève les yeux ! Quel beau métier que le vôtre, vétérinaire. Comment cela vous est-il venu ?

- Et à quel âge ?

- Mais non, pas du tout, ça ne m’est pas venu comme cela, comme Paul qui tombe de cheval sur la route de Damas et se relève saint illuminé de Dieu.

Pour moi, petit enfant puis adolescent, au sud, un peu à l’ouest, la région de la France du « Midi moins de quart », j’étais sans cesse à regarder la vie autour de moi, un rayon de soleil qui coupait l’ombre d’une cuisine faisant danser les poussières et les vies que je croyais y voir. En ville, les mouches, les puces, les chats et les souris, les rats, les chiens. En périphérie, dans le jardin de mon grand-père, tout le reste. Mon père me portait sur le cadre de sa bicyclette, à l’aube tous les jours des vacances, depuis la fin du printemps jusqu’à l’automne. Alors le ciel, la terre grasse et humide, « l’odeur terrestre », chère à Jean-Jacques Rousseau, les insectes, les larves d’insectes de la réserve d’eau, dytiques, gyrins, hydrophile, larves de moustiques dans un bidon coupé en deux, les aériens, courtilières, larves de doryphore, quatre à cinq espèces de papillons, trois espèces de libellules, les fourmis, les guêpes, les oiseaux, les chats et tout le reste, toute la vie qui renaissait à l’aube depuis les nuées chaudes de la terre ouverte, les têtards, toute la faune et la flore du marécage, tout était là, pour que je sorte de ma solitude d’enfant unique. J’eus une hydre d’eau douce dans un bocal, sur la fenêtre tout un été.

Mais vétérinaire ? Niet ! Jamais, pas question. La seule fois où j’en avais rencontré un, j’avais escamoté un sourire né de l’étrangeté de ses gestes. Il avait pris la température d’un chien celui d’un copain que j’accompagnais, degré Celsius, voie rectale, thermomètre à mercure, un petit pois de vaseline, 38°5, on secoue l’instrument pour faire baisser le niveau du métal liquide, alors dans la colonne de verre il monte ou descend, 38°5 puis 32° et le thermomètre, on l’enfonce.

J’avais oublié ce monsieur, son métier ? Je n’avais jamais pensé que je deviendrais vétérinaire. Je voulais être enseignant, peut être professeur ou mieux instituteur.

En terminale je me retrouve au 2e rang, voisin d’une jeune fille. Elle s’appelle Cathy, elle est la fille du vétérinaire. C’est ce qui va changer ma vie.

Nous sommes à côté l’un de l’autre, elle est brune, et même très brune, peau mate et cheveux raides noir ébène, une de ses incisives du haut à droite, la première, au coin très légèrement ébréché. J’en pince pour elle. Une classe de 48 élèves, 40 redoublantes collées au bac par de la physique atomique. Seulement 8 nouveaux entrants dont une seule fille. C’est elle, autre milieu, belle et chic. C’est la fille d’un docteur, un vétérinaire, dans une petite ville de 50 000 habitants c’est encore et toujours la ségrégation, les riches et les pauvres. Ma famille, c’est les pauvres, locataires, premier étage, centre-ville, deux pièces, cuisine et chambre, eau froide, WC à la turque au rez-de-chaussée. 

Elle, sa famille, c’est les riches, une maison, parents propriétaires, avec jardin, eau chaude et froide à tous les étages, salle de bains, salle à manger et salon, chambre pour elle toute seule, une autre pour sa sœur. Ils sont licenciés au club de tennis, c’est le symbole le plus éclatant de leur réussite, ils y jouent avec les riches commerçants, les industriels, les médecins, moi je ne fais que passer. Je passe devant les hauts grillages, je vois les échanges, la terre battue, les balles blanches qui fusent, les commandements et les scores annoncés par l’arbitre sur sa chaise en métal, je n’ai jamais vu une chaise haute aussi haute, le club-house en partie caché par la vigne vierge et le chèvrefeuille qui grimpent dans les mailles peu serrées du grillage. Je les devine, je ne peux pas y mettre de nom, je commence à connaître certains visages, des vieux, des plus jeunes, ces jeunes délicatement et proprement habillés de blanc, des tennis aux pieds, on dit ce nom pour les sandales de sport, les shorts, les polos avec un insigne de crocodile vert à langue rouge brodé sur le cœur. Je me suis très longtemps demandé si les vétérinaires soignaient sous nos climats les sauriens ? Mais dans ma classe, il y a elle et j’en suis amoureux. Elle est à côté de moi, à ma droite, ne me regarde pas, pas encore mais regarde mon bras, le haut de mon bras droit, et petit à petit, regarde à côté de mon bras, pas encore moi, c’est-à-dire ce qui pour moi à cet âge là est le plus caractéristique de moi, mon visage, mais la feuille que pourrait protéger mon bras, mais il ne le fait pas, mon bras lui, préfère se faire copier, c’est moi qui le commande, je suis faible, non pas lâche mais amoureux, copier les maths, la physique, il est très fort en physique et en chimie mon bras, c’est lui qui écrit les formules, qui règle les problèmes, les équations, les logarithmes, la trigonométrie, les probabilités, calcule les erreurs relatives et aimerait lui écrire des poèmes.

Absolument, je l’aime absolument. Mon avant-bras aime que Cathy le regarde, qu’elle passe par-dessus, que son œil s’attarde sur les feuillets qu’il a écrits, sur ses formules qu’il a pensées, je sais, ce n’est pas lui, c’est moi, moi c’est lui et inversement et lui c’est mon visage. Ne dit-on pas un bras, pour venger et punir, pour aimer, le bras qui serre, qui accompagne une danse, oui serre mon bras, serre, c’est encore l’époque où l’on serre, où on accompagne, tango, slow, rumba, marche, fox trot, et même rock ’n’ roll, ça ne serre pas mais ça accompagne dans le désir, ça projette, ça violente, ça fait tourner, culbuter, ça montre que ça aime, c’est la dernière époque avant les danses imbéciles, il y a déjà le chachacha, bientôt d’autres, puis les danses en solitaire, la solitude, l’extrême solitude avec les amphétamines, l’ecstasy. Danser avec Cathy, les surprises-parties, oh, oui danser avec elle, mais où ? Je ne suis pas invité, je suis d’une autre société, celle des fils des tabliers gris et des bleus de travail.  

Le regard de Cathy passe sur mon bras et peut-être pense-t-elle à caresser ma peau, ma peau qui en une année scolaire se couvre d’un duvet blond qui s’épaissit et passe à un poil de plus en plus dru, si dru qu’on le dit viril. Son regard sur mon avant-bras j’en rêve, mais je ne la vois qu’en classe, dans cette pièce strictement rectangulaire, avec une trentaine de tables doubles, cinquante chaises, deux grands tableaux qui se déplient, une estrade, un bureau et fauteuil, huit professeurs qui se succèdent pour sept mois et qui n’appartiennent pas uniquement à cette classe. Je ne la vois pas pendant la récréation, elle s’envole à la sonnerie, où de loin je la regarde, comme je regardais le club-house de tennis. À chacune des récréations elle traverse la cour et va rejoindre les multicolores, pantalons et cachemire, vestes et pulls, chaussures anglaises, coupes de cheveux et port de tête élégant, le groupe des joueurs de tennis. Ils se regroupent de toutes les sections et classes depuis la seconde, la première, la terminale, classiques et modernes, normal ou prime, philo, sciences ex., math élem, les riches groupés garçons et filles. Ils sont entre eux, parlent de leur tennis, de leurs vacances, en face plus nombreux et plus tristes, les gris et les bleus en blouses, ce sont les prolos, c’est nous, sur l’autre trottoir dans un autre angle de la cour, ramassés.

Plus tristes ? Il me le semblait au début des années soixante. Pas plus tristes certainement jaloux et même plus, crevant de jalousie, pas à cause des marques de richesse, les pulls, les couleurs à odeur de soleil, les voitures dont une Triumph TR4 de rêve, mais la manière d’être, élégante et lascive, cette décontraction, cette souplesse dans la marche, dans la manière de vivre, celle de James Dean.  

Mon avant-bras se laisse copier et il va contaminer mon esprit, Cathy continue à regarder mon bras. Elle ne regarde pas au-delà. Le temps passe, mon avant-bras se sèche, mon cœur se dessèche.

Je travaille bien, Cathy aussi. Nous profitons tous les deux du dynamisme de mon avant-bras. En décembre nous avons une réunion de toutes les terminales, animée par un ancien élève polytechnicien. Il va nous parler des « prépas aux grandes écoles ». Je voudrais être professeur de physique chimie, j’y suis encouragé par mes professeurs. L’ancien élève nous parle de la filière prépa. Je découvre qu’il existe une préparation dite « véto », préparation au concours d’admission des écoles vétérinaires. Huit jours après, je postule, je me lance, c’est comme une demande en mariage, une déclaration d’amour. Cathy le sait, Cathy ne manifeste pas, elle a seulement de l’intérêt pour mon avant-bras. Ça n’a pas marché, mais j’avance, en prépa je pourrais préparer l’école normale et le professorat de physique chimie. L’année va se terminer.

J’ai très bien fini mon année de terminale. Je suis rentré en préparation et c’est décidé, c’est véto, je laisse tomber l’idée du professorat de physique chimie. Je passe le concours et    intègre l’école vétérinaire de Toulouse. En préparation véto, j’étais le seul à ne pas trop savoir ce qu’était un vétérinaire. Pour moi c’était le père de Cathy. J’étais un peu mal à l’aise à penser à lui avec son thermomètre, son degré Celsius, son petit pois de vaseline sur la réserve en verre de mercure et son 38°5. Pour mes camarades, rêver d’un vétérinaire c’était penser aux héros qu’ils avaient connus et laissés au pays, à celui à Figeac qui faisait des ostéosynthèses pour réparer les fractures avec des rayons de roue de bicyclette ou cet autre à Naucelle des césariennes de jument toutes réussies alors qu’elles étaient réputées mortelles à 100%.

Pour moi, c’était un cauchemar abstrait, ce père dont je m’étais entiché de la fille. Je suivis le père de Cathy pour quelques journées réparties sur mes deux premières années d’école. Je ne mordais pas dans cette matière dont il me parlait comme d’un métier.                     

Deux ans après mon avant-bras droit me brûlait toujours du regard de Cathy. D’autres yeux se posèrent sur lui. Je fis tatouer à l’emplacement de la brûlure un tatouage qui représentait un escargot, je demandais au tatoueur de le représenter avec des lèvres sensuelles ce qu’il réussit très bien. J’avais imaginé que lors d’un combat singulier l’escargot pouvait terrasser le crocodile.

Je croisais rarement Cathy à la faculté de médecine, dans les rues de Toulouse, au restaurant universitaire lors d’une grève de notre resto U. Quand j’eus une « deux chevaux » je l’emmenais deux à trois fois en voiture à Toulouse pour rejoindre le lieu de nos études et je ne lui fis pas payer l’essence comme le faisait son petit ami. Il était étudiant dans la même classe qu’elle.

Je souffrais encore, surtout la peau du dos de mon avant-bras. Je rêvais d’elle au moins une fois par semaine, il arrivait que mon corps s’emballa pour chevaucher le rêve de mes nuits.

Je ne rêvais plus d’elle que tous les mois, puis tous les trimestres, enfin tous les ans. Il me fallut dix ans pour penser à elle sans émotion. Mon escargot était triomphant, dans une nuée bleue au milieu des éclairs. Appuyant sur mon bras, il serra la femme que j’aimais, ce n’était pas Cathy, mais la route à la désintoxication avait été longue et douloureuse. Je la croisais quelquefois dans notre ville, où je m’étais installé, nous bavardions, notre amitié ne se démentait pas.

Quarante ans après le bac je croisais Cathy en ville. Nous parlâmes un long moment debout sur un trottoir. Nous avions beaucoup de choses à nous dire et allâmes boire un verre à la terrasse d’un café, place Jean Jaurès. Elle travaillait à Paris, habitait encore dans notre ville qu’elle rejoignait tous les week-ends. Elle était divorcée d’un homme que je n’ai jamais rencontré, différent de son copain médecin. Elle était mère une fois et grand-mère deux fois. Elle me proposa un dîner ce même soir, une manière originale de passer un moment ensemble, connaissant mon goût pour « le cuisiner ». 

Nous avons fait les courses, coupé des légumes, grillé des noisettes, râpé des racines de gingembre et d’écorce de citron, fondu du chocolat et passant ces quelques heures nous avons remonté le temps sans douleur, perdant nos rides et nos cheveux blancs au fur et à mesure que le temps nous ramenait à nos  souvenirs.

Autrefois ? Je ne me souvenais pas qu’il pût y avoir des moments d’intimité entre nous ? Je ne lui en voulais plus de sa cécité, de ne pas m’avoir compris, de ne pas avoir su que j'avais fait véto pour elle, pour qu’elle me repère, qu’elle voit qu’au-delà de mon avant-bras droit, il y avait un type, que je l’avais aimée passionnément. Je ne lui parlais pas du coin des riches et des pauvres de part et d’autre de la cour du lycée, pas plus que des gris et des bleus et de la Triumph TR4.

L’aventure commença à 17 heures et se termina à minuit et ce fut une belle soirée. Nous parlâmes de nos vies, avant et après notre baccalauréat, de nos études, de nos trajectoires professionnelles, de nos hobbies, tout en faisant le repas, en le savourant, en dégustant des vins.

Tout à coup, j’étais en train de monter des blancs d’œufs pour une mousse au chocolat, elle arrêta mon geste, se planta devant moi abandonnant ce qu’elle était en train de faire. Je crois qu’elle pelait des pommes de terre et des carottes.

- Tu te souviens combien tu étais beau en terminale ?

- Moi ?

- Tu étais le plus beau gosse de la classe…

- Moi…?

- Oh oui, le plus beau ! Me dit-elle avec les yeux qui regardaient bien au-delà de moi.

- Tu es sûre ?

- Oh oui ! Tu étais le seul à ne pas avoir de boutons, tu avais une peau magnifique, pas du tout grasse.

C’est vrai que je n’ai jamais eu de folliculite, de points noirs… Mais le plus beau ?

- Le plus beau, c’était ta peau, tu avais la plus belle peau de la classe.

Et le reste que j’ai tu. Le reste que j’ai pensé si fortement, le reste qui avait failli m’engloutir : Mon bras qui te donnait à copier, mon travail dont tu profitais, mes bons résultats scolaires ?

- Ta peau ! Seulement dit-elle, comme si elle m’avait entendu, ta peau dit-elle en secouant sa tête à gauche et à droite en avançant le visage doucement à chaque mouvement de tête, mêlé à un merveilleux et amoureux soupir.

Cathy, tu avais des boutons, mais je te trouvais si belle, si élégante, « si classe » que cinq à huit boutons n’ont jamais empêché une jeune fille telle que toi d’être aimée.

Vous savez quel métier exerçait Cathy ?

Vous le savez. Mais quelle spécialité ? Vous avez trouvé ?

 

Oui bien sûr…

Elle était dermatologue !

 

{fcomment}

© VETUP- Logiciel vétérinaire