ARTICLES

Prénom : Mathilde

implant-couronne-chien
Découvrez la dernière nouvelle du docteur JPP "Prénom : Mathilde"
 

 

Il pensait qu'elle ne viendrait pas...

Pas venir ?

La question, puis le temps à attendre qu'elle ne vienne pas... L'espoir, le petit espoir qui restait, suspendu pour que le temps passe et le temps passé à la douleur était allé avec le temps, plus facile que de souffrir à la première seconde la totalité de la phrase :

- Non, je ne viendrai pas !

Non ! Est-ce qu'elle avait dit non ?

Elle avait dit : laisse moi, plus tard, dans un mois à Toulouse, je prendrai le train, je veux te voir, je t'aime.

Elle avait dit plusieurs fois je t'aime, comme un cri, un cri brouillé par des larmes, ses larmes brouillées dans sa voix, et sa voix lourde des comprimés qu'elle avait dû prendre  !

Combien de comprimés bleus, aux belles couleurs du rêve, des tranquillisants clairs ou marine, vernissés sous la couche de sucre doux  ?

Il pensait qu'elle ne viendrait pas, depuis longtemps il le savait avant l'épreuve d'aujourd'hui, l'intuition, la logique même, parce qu'il fallait aussi que cela s'arrête, cette logique coupée par la logique de l'arrêt  : la formation d'un couple, sa vie et puis un jour une séparation, comme la mort mais avec la vie, toute la vie en plus pour vivre cette mort.

Il repassait la logique dans sa tête, allongé sur son lit, son profil droit à un mètre du téléphone accroché au mur, le combiné qui lui avait appris qu'elle ne viendrait pas. La chambre était à papier à fleur, le dessin à vomir accordé aux rideaux  : maintenant à vomir qu'il savait qu'elle ne viendrait pas.

Elle avait dit, laisse-moi ne viens pas, lorsqu'il avait voulu faire les deux cents derniers kilomètres qui le séparaient encore de sa voix, sa voix sans tête et sa tête sans corps... Sa voix au loin, sa voix parasitée par les larmes. Imaginer  ! Son visage, ses petites incisives infantiles séparées par un espace où il aimait voir circuler sa langue rose quand elle lui parlait... Le visage rougi par les pleurs, les yeux gonflés par les larmes... Pas de question, ne pas lui poser de question, ce sont eux les autres, les autres... Tous les autres  !

Les autres, un mot qu'elle disait souvent, les autres... Peut-être sa mère... Sa mère certainement sa mère et tout le reste qu'elle mettait entre elle et lui, le reste qu'elle évoquait pour lui dire qu'elle ne viendrait pas. Le reste, un bloc, une masse, une masse entre elle et lui. 

Rappeler et entendre sa secrétaire, c'est elle qui répondait, qui lui répondrait dès qu'il appellerait le cabinet d’Mathilde, une voix qu'il connaissait... L'espace d'une compréhension, elle s'effaçait, il percevait le bruit du combiné que l'on repose sur une table de bois et puis c'était elle, la voix d'Mathilde. 

Il imaginait la secrétaire, grande, mince, les yeux bleus, les cuisses musclées, la poitrine effacée, un profil nordique, les épaules serrées vers l'avant, voussée quand elle répondait au téléphone ? C'était Mathilde qui le lui avait dit, qui lui avait décrit la silhouette de... Oui, le téléphone, téléphoner, et parler à... ? Parler à... Pauline, voilà le prénom lui revenait tout à coup  : Pauline.

Les huit chiffres... Il plantait son doigt dans l'espace plastique du numéro entraînant à chaque pointe de l'index un petit coup pour ne pas armer, juste une déviation vers la droite, un nombre avorté... Penser à chaque chiffre à former son numéro... Faire l'appel  ? Lui qui n'avait aucune mémoire des nombres, il l'avait retenu ce nombre, son numéro, sans aucune peine trouvant à chaque groupe de deux nombres une logique, une date d'histoire, l'année de sa naissance, le numéro de la maison où il était né,  rue Sœur Louise chez sa grande mère, un jeu de hasard... la logique de la mnémotechnie, comme la classification périodique des éléments... Est-ce que Mathilde retenait le tableau de Mendeleïev par ces phrases stupides et obscènes... Mathilde  ? S'asseoir au bord du lit, raccrocher, décrocher et refaire les mêmes huit chiffres... Puis s'allonger, laisser pendre le récepteur gris décroché jusqu'au bip-bip de l'occupé... occupé... occupé... occupé... occupé... occupé... occupé... occupé... occupé... occupé...

Téléphoner à Pauline  ! Pauline, sa voix était douce et volontaire. Pauline saurait bien lui dire  : Pauline lui dirait ce qui se passait à Marseille, cette voix alourdie, ces pleurs, ces comprimés...

- Allo, Pauline  ?

- Je suis désolé de vous déranger…

Banal, tout banal, puis expliquer, pas ici juste un mot, Mathilde était à deux mètres, assise à sa table d'examen, dans l'obscurité de la salle, vissée à son client, un chien ou un chat, le visage rougi et gonflé par le chagrin, œil dans œil, à consulter. Il ne fallait pas qu'elle se doute... ce soir au téléphone, votre numéro, non plutôt appelez-moi à mon hôtel vers dix-neuf heures ! 

Il avait oublié de donner son nom, le numéro de sa chambre. Est-ce que Pauline téléphonerait à dix-neuf heures  ? Est-ce qu'il pourrait lui parler ? Lui dire que c'était lui les lettres, les fleurs, les télégrammes, les coups de téléphone à n'importe quel moment de la journée pendant la consultation, des coups de téléphone où elle répondait, Mathilde, d'une voix basse en chuchotant, se prolongeant bien au delà du temps qu'elle consacrait au professionnel, des coups de téléphone qu'elle prenait, et qu'elle basculait dans son appartement, au-dessus du cabinet... Lui dire que c'était lui, les enveloppes barbouillées de dessins érotiques, les timbres à l'envers tête-bêche, les colis, les livres, les disques depuis quatre ans. Son ami de loin, son anti-amant du large, son amoureux de la terre profonde, un vieux, plus vieux que tous ses copains, marié et même grand-père, un fils de sa fille, son seul petit-fils Jérôme, elle avait dû voir la photo de Jérôme, Jérôme et lui sur la même photo, lui poivre et sel, en vacances, l'année dernière au Cap d'Agde.

-Je vous connais Pauline. Mathilde m'a parlé souvent de vous, elle vous aime bien... Plus que de l'amitié... Mathilde, pas bien  ? Une crise de nerf  ?

Prévenir Pauline et lui qu'il était très inquiet pour Mathilde.

C'était cela, dire à Pauline, danger, raccrocher et puis attendre dix-neuf heures, sortir et se laisser porter par ses jambes, laisser aller les cuisses et les bras, les pieds et les souvenirs, trouver une route et attendre dix-neuf heures, ou moins, un peu moins, être en avance pour parler à Pauline, parler de là-bas, de la ville, de la mer où elle travaillait, parler des amis, des parents, des copains, de l'antiquaire qu'il ne connaissait pas, parler de son visage, parler de son petit corps menu, parler de son sourire triste, parler de Mathilde... Parler du petit rond coiffé d'un accent circonflexe, un Ô qu'il écrivait tout au-devant de son nom, sur les enveloppes.

Les rues, la vieille ville... Après avoir bordé la place, tout le long du mur, évité les pièges des travaux, pas au hasard comme il avait pu le croire, formellement droit vers la brasserie. Il se rappelait après la place, tourner à droite juste, dès que passé le Mc Donald’s. La côte, légère pendant cent mètres, brutalement plus raide entre les murs souillés de poussière et de goudron, les murs jaunes en calcaire, la pierre rugueuse sur le dos des doigts frottés au passage de la main, vers la place du théâtre... À droite à mi pente, la brasserie, une devanture faux ancien en toc, glaces en tain, pousser la porte et trouver dans la fumée et la petite lumière une place, un, deux sièges en simili cuir, face à l'entrée à droite... Un verre, peu importe, ne pas choisir, laisser le garçon choisir ;

- Ce que vous voulez  !

Et de proposition en propositions, pas d'alcool-alcool, faible-fort, whisky-cocktail, sucré-gazeux, tenir dans la serre de sa main droite le même verre que l'année dernière. Il avait détesté à cette même table, à cette même place. Il avait avalé d'un coup rapide, tête en arrière, grimace aux lèvres, le bleu marin d'un lagon bleu, la mer sans les vagues, la mer avec des bulles et le soleil de l'alcool dans la peau et dans le corps après le verre avalé.

Ils étaient sortis un peu ivres, allé manger, allé danser dans une boite, déchaînés, liés l'un à l'autre au milieu des adolescents, le rock, poigne en poigne violemment à se raccrocher aux mains, aux bras, aux corps, à se faire mal, à se pincer, une brutalité sauvage pour se dire je t'aime, je suis là, j'existe, la douleur du présent, la douleur du j'existe et tu es là avec moi, passionnément, puis une tendresse qui les avait unis l'un à l'autre dans un mouvement plus lent dans la bousculade de la danse, collés bouche à bouche, indissociables, lèvres jointes, poussés sans cesse,  dérivant, naufragés de leur nuit, sans lumière, yeux fermés jusqu'au matin.

Dehors après six heures et rentrer l'un dans l'autre à l'hôtel, enchâsser leurs corps pour retenir la naissance du jour par sa pointe d'aurore entre leurs deux ombres voilées d'un drap blanc, emprisonner ce nouveau jour dans les filets d'une lumière qui les éclairerait à jamais. Lui dire alors les mots qu'il n'avait jamais dits à personne, des mots qu'il portait en lui depuis toujours. Ces phrases aux mots baroques, ou la contorsion des mots faisait éclater les lettres dans une lumière et un sens qu'aucun homme n'avait osé, faisant basculer le sens hors du sens, révélant dans le tiraillement de la matière usée par l'usage, le nouvel éclat de ce qui n'était dit que pour elle... Un métal neuf et brûlant, une parure, des grappes de voyelles et de consonnes, pour elle, des mots vulgaires, ennoblis par la passion, des mots soufflés à son oreille, lèvres encombrés de ses cheveux raidis, bruns et blonds emmêlés, qu'il crachotait, lui soufflant l'air chaud de sa bouche échauffée par des verbes, des adjectifs, des noms, des points de suspension, dans un soupir qui lui disait je t'aime, toi, toi, toi... Elle... Mathilde  !

Fumer et écrire... Écrire, lui écrire sur un petit carnet, beaucoup plus long que large, aiguiser la plume, la pointe à pointe métallique, rouler l'encre grasse et bleuir le carreau cinq-cinq. Fumer, ouvrir la petite boîte cartonnée des petits roulés bruns, tapoter sur la table de faux marbre rouge, pincer entre les lèvres, aspirer, rejeter le souffle bleui par la combustion du tabac... Écrire et fumer... Bleuir dix pages d'une écriture serrée, illisible pour les autres, bleuir quatre-vingt-dix minutes, s'approcher d'une demi-heure de sept heures du soir... Se lever, superposer les deux tickets de la caisse enregistreuse, deux fois sans que soit noté avec ou sans service, aller vers le bar, un billet de cent francs pincé entre deux doigts, main droite index majeur, serrer sur le Delacroix les deux tickets, attendre et repérer un garçon, peut-être celui qui lui avait choisi le lagon bleu, s'avancer vers lui, tendre le billet de cent et ouvrir la main largement pour recevoir la monnaie... Cinq pièces jaunes, le compte, sans que le garçon ait l'audace de lui rendre deux, quatre ou six pièces blanches de cinq francs, pour l'obliger à un nouveau pourboire.

Rentrer à l'hôtel par la vieille ville, encore un peu de la côte. User la dernière demi-heure, entrer dans une librairie, s'apercevoir qu'elle est aussi papeterie, choisir un cahier à spirale, encore un cinq-cinq, grand format de cent pages, le reposer, fouiller dans les autres modèles, des plus gros, des carreaux normaux, des plus petits, des plus grands, aller vers un tas de livres, étique, prendre un roman de Chawaff, regarder le prix, lire dix lignes, avoir envie de lire, pas le temps ce soir, quatre-vingt deux francs, plus envie de dépenser ce soir, se coucher et vivre au ralenti, sans dépense. Regarder sa montre, 15 minutes, rentrer à l'hôtel, une longue rue sombre, droite, trouver l'église, la place, tourner à droite  : l'hôtel.

Étonné, un vieil hôtel, une porte en verre, ouverte-fermée par l'effet photo électrique. Aller à la réception, pas de message pour lui... Expliquer à la réceptionniste qu'il attendait un appel, une histoire compliquée, que la secrétaire de son amie allait téléphoner, qu'elle ne connaissait ni son nom, ni, de sa chambre, le numéro, mais que c'était bien pour lui le téléphone de dix-neuf heures, lui passer l'appel chambre 4, la secrétaire du Docteur Mathilde Martinez c'était pour lui. 

Monter l'escalier, ignorer l'ascenseur. Escalier classique, siècle du classique, trois angles droits, marches parallélépipédiques parfaites, calcaire bien taillé, murs de pierre, pas de papier collé, pierre sèche et brute : Trouver la 4, par ce nouveau chemin, pousser après avoir tourné la clé, la porte aurait cédé à une pression sans beaucoup de force, coup d'épaule, fermer la targette, boire une gorgée d'eau tiède, un goût de javel, puis prendre une autre bouchée, passer cette eau déjà moins chaude entre les dents, rejeter cette eau avec dégoût, rejeter le goût du tabac avec bruit dans le lavabo, cracher l'eau chargée  de salive, s'allonger et attendre sept heures.

-Allo Pauline ?

Avait-elle son corps plié au-dessus du téléphone, nettement coupé aux épaules, penchée sur le combiné.

-Votre numéro, je vous rappelle  !

Lui parler un long moment. Je le veux  ! La délicatesse voulait qu'il règle seul le temps de la communication. Un temps long pour parler... Elle accepterait de lui donner son numéro... Il voulait parler très longtemps, très longtemps, Mathilde.

 

Il savait que le groupe avait rendez-vous à vingt heures... La réunion pré congrès, préparer le demain, préparer les autres réunions, l'enseignement postuniversitaire de l'ophtalmologie vétérinaire en France, l'avenir. Tout marchait moins bien depuis deux ans, moins de congressistes, la crise, la baisse des crédits , retour aux même sujets, attirer le vétérinaire non spécialisé, le moyen, les vieux sujets, les bons vieux sujets qui font recette, un an, deux ans, trois ans, quatre ans, pirouette, et l'on recommence le cycle, toutes les quatre années, les mêmes têtes, les mêmes patrons, les mêmes orateurs, les mêmes manies et les mêmes gestes, les mêmes anecdotes et le soir au repas de l'après congrès, les mêmes bonjours des accompagnants, les mêmes bijoux, les mêmes plaisanteries. La réussite de ceux qui s'étalaient et des modestes, les mal nantis, les plus ternes, les silencieux qui attendaient collés contre les murs qu'on leur tende une coupe de champagne, toujours cette redite, personne n'apprenait plus rien, les vétérinaires toujours à la même place, pour ce congrès comme pour tous les autres, pendant et le soir après.

Il marchait vers le Polygone, rendez-vous dix-neuf heures, l'heure passée d'une heure. Il pensait à la bakélite grise de ces yeux, à la couleur de sa voix, cette voix bourrée d'espaces : Il se plaisait à se voir traverser les allées, répétant son prénom pour plus de chagrin... Que la douleur déborde, largement au dessus de la poitrine, volet costal rempli d'émotion,  et se déverse en filet d'une peine diffuse, qui lui donnait l'illusion du plaisir d'être, malgré son absence, avec elle.

Mathilde. Mathilde. Mathilde. Mathilde. Mathilde. Mathilde. Mathilde. Mathilde. Mathilde. Mathilde. Mathilde. Mathilde. Toute une ligne de son prénom, toute une page de son prénom, son carnet spiralé bourré de son prénom, et par place, par deux fois "je t'aime", perdu au milieu des pages griffonnées de son prénom. Savoir si elle avait lu patiemment son nom et son nom, prénom après prénom jusqu'à la fracture de son message, son cri d'amour qui faisait écho dans l'écriture bleue de ces pages, une plainte entendue par le déchiffrage patient de son chant d'amour monotone. Il répétait Mathilde, Mathilde, et son pied touchait le sol, talon frappant la terre à la diction du M, puis jambe allongée dans l'élan pour un nouveau pas pour le reste de son prénom, scandant sa marche à la découpe de son prénom, découpant le temps, le temps restant, tout ce temps qui le séparait… Mathilde  ! Mathilde !

Ils y étaient...

Les deux, toujours les mêmes, les organisateurs... Sa solitude meublée par ces deux là, petite taille, cheveux grisés, abondants et frisés. L'un couperosé, veste-club, flanelle grise, de la taille au cuir des chaussures; il n'avait pas le souvenir des chaussures. L'autre, costume gris à impressions foncées, noires lignes parallèles à carreaux, angle droit, sourire méditerranéen. Les deux en parenthèses, soutenus par le bar, l'un bras ouvert sur la salle, dos aux bouteilles, congratuler, bonjour, serrer les mains, taper le dos, l'un après l'autre, plaisanteries, toujours les mêmes, prendre un verre, commander un alcool, Martini, olives noires.

Profession, congrès, impôts, charges sociales, tout à l'heure, plus tard, demain, inscriptions, l'année prochaine à Clermontferrand où manger ? Que manger ? Où dormir ? Quoi dormir ?

Une heure... Ne pas oublier l'aéroport, Paris arrive, Londres arrive, 22h10, prendre un taxi, plutôt une voiture, deux voitures, trois voitures, 10, 3 par voiture, une voiture pour cinq... Sa voiture, chargée ? Plus grande, prix ? les traites, Crédit, leasing, pas cher, 240 chrono, très, très bonne marque, moins solide que la dernière, 420 I, plus souple, moins solide,  mais plus fiable, plus économique, beau tableau de bord, dessiné Italien, aérospatiale, couleur gris... Gris ?

Gris, gris, gris, gris, gris, gris, gris, gris, gris, gris, gris, gris, gris, gris,... Mathilde ?

Traîner encore, une goutte de nausée de plus, qu'ils arrivent, un, deux, trois quatre, cinq. Attendre, mais ne pas dépasser cinq. Attendre, et attendre,  sans dépasser le nombre fixé. Voir sa  soirée se remplir de leurs corps, de leurs gestes, de leurs mots, puis à chaque arrivée d'un nouvel invité il repoussait le nombre fixé, jusqu'à l'épanouissement de toute sa lâcheté. 

Aller dîner, salle du haut, trente places, se tasser à huit, tenir le rond de la table à bout de bras et regarder le reste de l'ovale vide, regarder le vide, la place des autres, ceux qui ne sont pas encore arrivés, le reste... 

Le reste, Parisiens et Londres... Message dans le hall, aéroport, 20h10 trop tard, qu'ils prennent un taxi, deux taxis et plus...

OK, raconter encore...

Arrivent, recommencer... Professeurs, congrès, impôts, charges sociales, personnel, statut professionnel, chiffre d'affaires, déontologie...

Paris sont là, et Londres aussi, tous là... 23 heures, plateau repas, repas mi chaud  mi froid, viande à la sauvette, fromage tartiné, pain séché coupé du matin, eau de régime tiède, service trois pièces et trois couleurs noir et blanc, sigle hôtel rouge. Courbés sur votre serviette pliée sous le bras, garçons circulez sans bruit, pas félins, têtes silencieuses et yeux vides...

Rentrer ! Rentrer ! A demain !

- To morrow London !

- A demain Paris !

Retraverser la ville noire, le bruit ? Son bruit,  l'écho de ses pas entre les immeubles de verre, la longue esplanade qu'il coupe en oblique. Ne pas emprunter l'allée qui respecte le gazon naissant, herbe 3 centimètres, trace de pas du poids des autres, lui, aussi pénétrer la terre, empreintes de ses talons ? Marquer, non pas ce soir, la lassitude de poser son pas sur une surface molle, choix du goudronné qui repousse délicatement son mouvement, pas la force de laisser la trace de son poids...

Coucher, demain, peut-être pour marquer ? Ne pas marquer ce soir...

Il avait traîné son sommeil avant de s'endormir, ce poids tout entier qui l'étouffait avant le souffle de l'évaporation du sommeil, cette masse sans cesse pesante que seul le rêve effacerait d'un seul toucher. Deux heures de plus ou davantage à attendre que la grâce de la nuit le pénètre... Le café qu'il ne buvait jamais le soir, un principe. Là ce soir, sans attention, il s'était laissé prendre, mouvement général, Panurge. Il avait encore pensé à lui téléphoner, à une heure minuit passé. Où était elle ? Pas chez elle, Sanary chez sa mère, elle venait d'y acheter une villa...

- Ma mère est là, elle est descendue de Grenoble, ne viens pas, je ne suis pas seule, elle me soigne, elle ne sait rien de toi et de moi, elle ne comprendrait pas, elle a tellement fait pour moi, rester avec mon père pour moi, sacrifier sa vie... Elle ne comprendrait pas, non ne viens pas, je ne veux pas de drame...

  Téléphoner, chercher le numéro de Sanary, donner un nom seulement, pas même un prénom, un nouvel abonné, à une heure du matin.

- Le 12 !

- Liste rouge !

- Si je ne dors pas je te téléphone, je ne peux pas dormir sans toi dans ma nuit !

Est-ce qu'elle avait rappelé ? Un message ? Le gardien de l'hôtel lui avait assuré que personne n'avait téléphoné depuis 21 heures.

Téléphoner à la clinique pour du plaisir, une petite quantité de plaisir, service de garde, interne, ou répondeur automatique, une voix de là-bas, deux cents kilomètres aller, deux cents kilomètres retour...

  Enregistreur automatique, lui laisser un message... les huit chiffres, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, appel sonore, appel sonore, puis le passage de la bande, cinq centimètres muets avec le roulement huilé du défilé de la bande magnétique dans le noir de sa clinique, la lumière rouge qui s'allume et traduit l'appel dans le silence du secrétariat, une pause et sa voix, sa petite voix voilée, sa voix, ses lèvres qui articulent, et ses petites dents écartées, seul avec sa voix, un heure du matin.

- Ici " Clinique vétérinaire de la Corniche " à Marseille - les consultations ont lieu tous les jours- de 9 heures à 12 heures et de 17 heures à 19 heures - sauf le samedi de 10 heures à 12 heures-

En cas d'urgence, le service de garde est assuré par le docteur Plantade à Marseille, Téléphone 83-24-62…

 - les consultations reprendront lundi matin - Vous pouvez laisser un message - Pour cela, parlez après le bip sonore- Attention  parlez !

- Bip…

- Ici Jacques !...

Il avait été surpris de la demande d'enregistrement du répondeur. Il l'avait écouté plusieurs fois, raccrochant et formant le numéro, encore, encore et encore. Surpris de parler, dire entre deux bips... " Je t'aime ! ".

Il avait été surpris. Il le connaissait ce message. Souvent, le soir après le départ du dernier client et de sa secrétaire, seul au bureau du secrétariat, à l'entrée, près de la réception, à la lumière de la lampe, dans l'enveloppe éteinte de l'immense hall, à l' abri du rebord du comptoir qui avançait sur le plan de travail, fatigué de la consultation souvent trop longue, il décrochait et il écoutait sa voix enregistrée, seulement les premiers mots, rarement l'intégralité du message, jamais le silence entre les deux bips...

Le plaisir d'écouter sa voix électrique qui traversait la France en travers, sous la taille du pays, du Sud au Sud, de poste à poste, relais après relais, ville après ville, cette voix pour tout le monde, pour tous les propriétaires de chiens et de chats de la région, mais surtout pour lui, même si cela n'était que sa voix avec des mots pour tous les autres, elle se déroulait à cinq cents kilomètres, dans sa boite grise à lumière rouge, parce qu'il avait voulu que ce soir là, comme tous les autres soirs, elle lui parlât.

 - Ici Jacques, je t'aime...

Le "je t'aime" déroulé demain matin à l'oreille d'une secrétaire... Un "je t'aime" formé du plus commun des mots pour lui dire je t'aime, pas même un mot de plus, une nuance, une image, un adverbe collé pour plus de force, l'impersonnalité articulée et enregistrée, pour elle, lâché presque pour rien, un acte inutile enregistré et laissé à l'écoute des autres,  étalé et sans beauté, comme un bouquet de quelques fleurs séchées abandonné sur une bordure, le long d'un trottoir en pleine ville dans l'indifférence des passants, à la curiosité des plus attentifs.

- Je t'aime...

Il avait bégayé...

- Ici Jacques, il faut absolument que tu me rappelles, demain matin, à huit heures, à l'hôtel ! C'est très urgent...

Puis il avait raccroché... Son message trop long avait été coupé par le deuxième bip.

Il rappela une troisième fois.

- Ici Jacques, urgent, urgent, je t'aime...

Il se déshabilla et, sans goût, prit une douche. L'eau n'était plus à sa convenance, tiédie, la fin du cumulus, tous ces corps propres de l'hôtel dormant maintenant qui lui avaient volé son eau chaude. Il passa rapidement sous l'eau, se savonna, sans arrêter le jet de l'eau, du reste d'un savon vert qu'il avait trouvé dans sa trousse de toilette, frottant son corps de bas en haut, commençant entre ses orteils, insistant longuement sur les poils blancs de sa poitrine, sur son sexe, puis ses cheveux, méthodiquement pour retirer toutes les souillures de la journée. Sans plaisir, il se savonna une deuxième fois cette fois à l'aide  du gant de toilette de l'hôtel, marron tête de nègre, la même couleur que les deux serviettes et le peignoir de bain, pliés avec soin sur le radiateur. Il reposa le tuyau annelé dans le bac carrelé, laissant un filet d'eau froide s'écouler. Il se sécha.

Il se coucha à plat, yeux ouverts au plafond, ce soir nu, sans l'entrave d'un vêtement de nuit, bras écartés dans ce grand lit. Il avait l'espoir de s'endormir rapidement...

Le jour était arrivé jusqu'à lui. Les rideaux à fleurs avaient laissé diluer le noir de la chambre. Sa veille avait mordu largement dans la nuit... Il avait entendu sonner à l'église proche quatre heures.

Le réveil au téléphone, le même roulement électrique que la veille lorsque Pauline lui avait téléphoné... Il était réveillé avant le signal, il avait regardé sa montre un quart d'heure avant, sans allumer, il attendait le signal du réveil, immobile, les yeux toujours fixés aux détails du plafond, aux imperfections du plâtre, la tête vide du souvenir, ne pas penser pour ne pas souffrir !

Il avait décidé la veille de prendre son petit déjeuner au rez-de-chaussée, au salon, sous les voûtes de pierre, gothique, au milieu des familles, les enfants qui galopent, les parents vissés aux sièges, penchés sur leurs tasses fumantes, vapeurs d'eau qui se dégagent et qui ne trahissent pas : café, lait, thé, chocolats, ou les mélanges. Pas dans sa chambre, entouré des candélabres de style, des rideaux et des fleurs papier-peint, de la douche qui coule, des sous-verre, et le déjeuner que l'on monte, une seule tasse....

Il avait demandé un grand café, puis s'était ravisé, demandant en plus du lait. Le café était amer, Mathilde n'avait pas pu le boire, il avait demandé qu'on leur monte du lait ; le café avait été froid quand la serveuse avait frappé longtemps après, portant ce qu'ils avaient demandé de lait.

Il avait corrigé avant de passer au salon, un café au lait...

Et le vieil employé de la réception renchérissait :

- Un grand café au lait complet !

Va pour un complet. Il savait qu'il ne toucherait pas aux tartines et aux croissants.

Une réception comme la chambre, à fleur, une tristesse de fleur, du papier peint tout contre la beauté des pierres. Il était remonté dans sa chambre. Il s'était laissé aller à grignoter une corne de son croissant. Il repassait sans cesse sa langue empâtée des miettes de la viennoiserie. Toute cette journée, ce goût de pain ramolli, cela lui serait insupportable, toute une journée encombré par les miettes de son croissant. Il s'était rincé la bouche avec violence, l'eau brutalement recrachée dans le lavabo blanc.

Huit heures. Recommencer la marche vers le Polygone, les rues, les escaliers, le gazon naissant de l'esplanade, les empreintes de pas défonçant la terre. Marquer de deux pas en traversant, écraser avec vigueur les jeunes pousses, les talons couchant en les incrustant les tiges gazonnées. Sa trace... Attendre que les voitures passent, traverser tout cet espace vide de l'esplanade et de la place en dix minutes. Il recomptait ses pas comme la veille, des nombres seulement, sans son prénom : 1230, 1231, 1232, 1233, 1234, 1235, 1236, 1237, 1238, 1239, 1240...

Directement sans hésiter, ne regardant que devant lui, ni à droite, ni à gauche, entre les murs, les boutiques vides, les enseignes éteintes. Ne voir que le chemin. De jeunes hommes habillés de bleus de travail frottaient les glaces du bas des immeubles de verre, le sol, les caniveaux, une eau savonneuse en couche mince, à petite bulle... A l'assaut de la journée.

 

Il était en avance, le deuxième... Un des deux était là. Le costume gris, toujours les mêmes lignes parallèles à angle droit, carreaux, serrer les mains, s'asseoir, attendre...

- Et Mathilde ?

- Malade !

 

Rétroprojecteur, appareil de projection. Il faut deux appareils ! Ecrans brillants, trop brillants, deux, un peu plus à droite... Gauche, parfait.

Paris et Londres arrivent, posters aux murs, baisers des dames, baisers des demoiselles, baisemain des douairières, serre main des messieurs...

- Comment allez-vous ? 

- Mathilde souffrante ? Rien de grave ? 

Il était retourné à sa chaise au premier rang; elle ne viendra pas !

Retour à sa chaise marquée par sa sacoche de cuir...  Occupée !

Un  micro est posé sur sa sacoche, le magnétophone est sous son siège.  

S'asseoir, garder sa place, micro dans la main, micro sur cuisse, inerte pas bouger, pas tomber. Poser tout le matériel d'enregistrement sur la chaise tout à côté. Elle ou lui ? Pourquoi pas elle ? Jeune ou vieille ? Pourquoi pas jeune ? Belle ou laide ? Pourquoi pas belle ?

Attendre !

Discours du Président, allocution des professeurs, du doyen, bienvenue du sponsor, poème à la gloire de l'œil, de la pharmacie, de la microchirurgie...

Tout est en place, chaise à côté de Jacques qui l’a gardée, toujours aussi vide. Tout est en place, micro posé sur sa cuisse. Que la journée commence enfin...

Seul !

Elle entre, porte de gauche, une attardée, inconnue, jeune, 25 à 30 ans, c'est elle, c'est sa voisine, elle va droit sur lui, lui prend le micro, lui demande de l'excuser, très brune, cheveux très longs et frisés, personnalité très marquée, yeux bleus, manteau de simili fourrure, coloré, tout comme ses yeux, ciel et cendre.

Ils se présentent.

- Docteur Jacques Papaïx, Clinique vétérinaire Claude Bernard, Albi.

- Docteur Goupil, Clinique vétérinaire de l'Estrade, Nice.

- Prénom ?

- Mathilde…

 

{fcomment}

 

 

 

 

© VETUP- Logiciel vétérinaire