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La vitesse d’ingestion des aliments, un paramètre clinique important

croquettes
Auteur : Pascal LESCROART, docteur vétérinaire
20/08/2014
Depuis quelques années, l'utilisation de distributeurs de croquettes qui ralentissent la vitesse d’ingestion a permis de mettre en évidence les nombreux effets insidieux de la polyphagie, qui concerne une grande majorité des animaux de compagnie.
 

 

A la différence des croquettes, pâtées et rations familiales proposées habituellement à nos animaux de compagnie, tous les aliments présents dans la nature et consommés par leurs homologues sauvages sont structurés (présence de collagène, cartilage, os, fibres végétales, …) et demandent pour être déglutis un recours à la mastication, dont la durée détermine la quantité de salive sécrétée par les glandes parotides.
Cette salive d’origine parotidienne, grâce à l’eau et aux ions carbonates/ bicarbonates qu’elle contient, liquéfie les aliments et possède un effet tampon essentiel sur l’acidité des sécrétions gastriques.

Chez les carnivores sauvages, la durée de repas, pour la suffisance alimentaire, est d’environ 1 heure par jour, alors que la plupart de leurs homologues domestiques consomment leurs repas en moins de 10 minutes, durée insuffisante pour sécréter la quantité de salive nécessaire à une bonne digestion gastrique :
- le manque d’apport en ions limite l’effet tampon, ce qui favorise l’hyperacidité gastrique.
- le manque de dilution du bol alimentaire gastrique, qui limite son passage ultérieur dans l’intestin, est compensé par une sécrétion plus importante de suc gastrique (solution aqueuse d’acide chlorhydrique à 10%), ce qui accentue l’hyperacidité gastrique.

L'hyperacidité gastrique est à l’origine de nombreux effets défavorables :

à court terme, une sensation de digestion lourde lié à un temps de digestion gastrique plus long (comme pour la salive, la sécrétion de suc gastrique est temps-dépendante), qui évolue progressivement en gastralgies, le plus souvent muettes, que l’animal essaie d’atténuer par toutes sortes de moyens susceptibles d’absorber ou de diluer le suc gastrique :

- augmentation de la polyphagie, plus accentuée lors de compétition alimentaire (exemples: repas ponctuels partagés entre plusieurs chiens ou entre les chiots d’une même portée)
- grignotages de plus en plus fréquents ;
- picage (herbe, végétaux, textiles, …) ;
- polydipsie ;
- léchage (des murs, léchage compulsif).

Grignotage, pica, polydipsie et léchage, en absorbant ou en diluant les liquides acides contenus dans l’estomac, permettent de limiter, au moins temporairement, les complications telles que la boulimie et les régurgitations alimentaires.

à moyen terme, la polyphagie s’aggrave, faisant augmenter la quantité de suc gastrique secrétée dont le niveau augmente jusqu’à atteindre et irriter la muqueuse du corps de l’estomac, non acido-résistante, puis parfois la muqueuse du cardia, provoquant alors par réflexe des régurgitations alimentaires ou des reflux gastriques liquides.
Les ulcères gastriques qui se forment provoquent des douleurs à l’origine de troubles comportementaux, depuis la sédentarité ou la malpropreté lorsque les mouvements déclenchent nausées ou gastralgies, jusqu’à la boulimie, la dépression nerveuse et l’agressivité lorsque les algies sont plus constantes.

A ce stade, certains chats qui se laissaient caresser le ventre pendant leur jeune âge manifestent en crachant ou en feulant (sans se retourner parce que les mouvements accentuent leurs gastralgies) lorsqu’on approche la main de leur ventre, et parfois de leur dos s’ils ont des courbatures de sédentarité.
Souvent, les chats adoptent une position de repos antalgique, couchés sur le ventre et ramassés sur eux-mêmes, alors qu’auparavant ils s’allongeaient, détendus, sur le côté ou sur le dos.
Monter sur les meubles devient de plus en plus douloureux, descendre du fauteuil déclenche parfois une plainte au contact du sol, et, en cas de peur, l'animal renonce à se réfugier en hauteur et se replie derrière ou sous un meuble.
Quelques chats manifestent leurs douleurs gastriques par des vocalises très bruyantes, qui, fréquemment, précèdent un vomissement.
Les stress liés à ces douleurs gastriques favorisent l’obésité, puis ultérieurement le diabète.

Les gastralgies chroniques prédisposent certains chiens à prendre des positions antalgiques, à l’origine d’une déformation en dos d’âne de la ligne dorsolombaire.
Elles favorisent l’agressivité du chien lorsqu’on s’approche de son ventre douloureux, ou de sa gamelle, parce qu’il craint qu’on lui retire son repas, qui représente pour lui un remède temporaire à ses souffrances.
Parfois, le chien gastralgique délaisse les coussins au profit des carrelages dont le froid atténue momentanément les douleurs.

La polydipsie consécutive à l’hyperacidité gastrique se manifeste plus fréquemment chez le chien que chez le chat, et par de volumineuses régurgitations aqueuses lorsque les liquides acides remontent jusqu’au cardia.
Le plus souvent, la polydipsie provoque une polyurie à l’origine de malpropreté, motif fréquent de consultation comportementale.

Lors d’hypersécrétion de suc gastrique, une partie de l’acide chlorhydrique, gaz en suspension aqueuse dans le suc gastrique, s’en évapore et attaque les muqueuses oesophagienne (ulcères émétisants), pharyngienne (toux par remontées acides), bucco-gingivale (stomato-gingivites ulcéreuses, déchaussement des dents), et détériore l’émail dentaire, favorisant ainsi la fixation de la plaque dentaire et du tartre. Le gaz chlorhydrique qui remonte de l'estomac se dissout, entre les repas, dans la salive qui stagne entre joues et arcades dentaires, favorisant l’abrasion de l’émail et l'apparition de tartre dentaire (plus fréquents sur les faces externes des dents moins ventilées que les faces internes, en particulier chez les chiens de petite race dont les arcades dentaires restent le plus souvent cachées que dans les grandes races dont le halètement plus fréquent est en corrélation avec une plus grande ouverture de la gueule.

Beaucoup de ces complications sont douloureuses, et aggravent ainsi les ulcères gastriques qui favorisent à terme une dysphagie.
Les stomato-gingivites chroniques entrainent aussi un évitement de la mastication, ce qui, en réduisant davantage la sécrétion de salive parotidienne, accentue l’hyperacidité gastrique.

A plus long terme, l’hyperacidité gastrique chronique provoque l’ouverture précoce et de plus en plus durable du pylore, jusqu’à une béance constante qui permet, d’une part la remontée de la bile dans l’estomac (les vomissements bilieux sont un signe de gastrite chronique), et d’autre part l’écoulement dans l’intestin de flux gastriques acides qui, si leur trop grande quantité n’est pas totalement neutralisée par les sécrétions biliaires, provoquent duodénites et pancréatites.

La béance chronique du pylore permet aussi le passage dans l’intestin de fragments d’aliments avant qu’ils ne soient prédigérés dans l’estomac: non digestibles au niveau de l’intestin grêle, ces nutriments parviennent alors dans le gros intestin où ils servent de substrat à une flore microbienne non physiologique.
L’apport quotidien et répété d’un même substrat permet la sélection d’une flore microbienne spécifique qui, selon la nature et de la quantité des toxines qu’elle synthétise, aura des effets divers sur l’organisme ;

- la flore amylolytique fermente les amidons non digérés en produisant des gaz minéraux (CO², méthane, …) à l'origine de ballonnement intestinal, et de l’acide lactique qui, absorbé par la paroi du colon, passe dans le sang, provoque des douleurs musculaires et parfois de l’acidose lactique ;

- la flore protéolytique, en putréfiant les protéines, produit des gaz organiques à l’origine de selles malodorantes et de flatulences nauséabondes (fréquentes chez les brachycéphales et les molossoïdes, dont la gueule permet une ingestion rapide des repas; plus rares chez les animaux de petite taille à la paroi du colon plus fine, qui absorbe ces gaz dont une partie sera éliminée par voie respiratoire en provoquant une haleine fétide).
Ces microorganismes protéolytiques produisent également diverses toxines : certaines irritent le colon et provoquent des colites chroniques (à l’origine d’une mauvaise assimilation de nombreux éléments hydrosolubles indispensables à l’organisme), d’autres passent dans le sang et provoquent le surmenage des émonctoires et l’inflammation ou la dégénérescence d’organes divers, selon leur composition et la sensibilité des organes concernés.
Parfois, ces toxines microbiennes provoquent une allergie, évoquant une atopie d'origine alimentaire dont les traitements médicaux ainsi que les éventuels régimes d'éviction seront décevants s'ils ne sont pas accompagnés d'une action efficace et durable contre la polyphagie.

De plus, ces flores microbiennes indésirables inhibent par leurs antibiotiques la flore intestinale physiologique, qui synthétise à partir de la cellulose alimentaire les vitamines du groupe B, les acides aminés indispensables et les acides gras essentiels ; la mal digestion gastrique favorise ainsi la carence de ces éléments indispensables à l’organisme.
La perte constante de poils, hors mue annuelle, motif classique de demande de conseils auprès du vétérinaire, est fréquemment la conséquence de ce déséquilibre de la flore intestinale ; ralentir la vitesse d’ingestion suffit alors à rétablir les apports et la bonne structure des poils et de la peau..

Les conséquences de la polyphagie, telles que douleurs, toxines, mal assimilation, carences diverses par déficit de synthèse ou par défaut d’assimilation intestinale, surcharge des émonctoires, nuisent aux capacités immunitaires, retardent les cicatrisations, favorisent de nombreuses affections chroniques infectieuses, inflammatoires ou dégénératives (peau, intestins, gencives, articulations, foie, reins, coeur, encéphale, …), et aggravent encore les lésions gastriques primaires.

La polyphagie et la mono-alimentation fournissent un substrat de nutriments non digérés qui permet la sélection d'un microbiote, dont les toxines seront souvent différentes d'un hôte à l'autre. L'action de ces toxines sera différente, en fonction de leur composition, de leur quantité , de leur assimilation par l'organisme, et de la fragilité de certains organes.
Ainsi, lors de polyphagie d'un même aliment par plusieurs animaux de même espèce, l'expression clinique pourra être d'une grande variabilité.

Bien que peu étudiée à ce jour, l’influence de la polyphagie sur le bien-être, la santé et l’espérance de vie mérite donc d’être mieux appréhendée lors d’un grand nombre de consultations vétérinaires : un chien qui fait 2 repas quotidiens de 10 minutes (ou un chat qui fait 10 repas de 2 minutes, ou un cheval qui avale 2 Kg d'avoine ou de granulés en 20 minutes) mange 3 fois plus vite que ne permettent ses capacités physiologiques de digestion, alors que son propriétaire est persuadé qu’il mange lentement !

Lors de maladies comportementales, digestives et autres, chroniques, inflammatoires, infectieuses, ou dégénératives, l'existence d'une polyphagie nécessite, en aide au traitement médical, la mise en place de procédés qui ralentissent la vitesse d'ingestion.

Pascal LESCROART, docteur vétérinaire, concepteur des distributeurs mobiles d'aliments secs Pipolino®.

 

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