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Masse abdominale chez une furette (Mustela putorius furo)

photo1 Auteur : Dr Christophe Bulliot, excercice exclusif NAC. 
Une furette de 4 ans est amenée en consultation pour une dilatation abdominale. Le sujet est une furette albinos (Mustela putorius furo), stérilisée de 4 ans (photo 1). Son environnement et son alimentation sont corrects et l'animal ne présente aucun antécédent médical. Une légère dilatation de l'abdomen a été constatée par la propriétaire depuis une semaine. L'animal est en très bon état général.

Extrait de la Revue Pratique des animaux sauvages & exotiques, vol 3.3, automne 2003. Copyright sur le texte et photos


EXAMEN CLINIQUE ET DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL

Une masse abdominale, craniale d’approximativement 5 cm de long est mise en évidence à la palpation. Le reste de l’examen clinique est normal.

Les hypothèses diagnostiques pouvant être formulées face à une dilatation abdominale avec la présence d’une masse chez le furet sont : globe vésical, splénomégalie idiopathique, néphromégalie, masse surrénalienne, lymphome, lymphosarcome, insulinome, tumeur hépatique, kyste hépatique ou rénal, corps étranger gastro-intestinal, gestation, pyomètre, tumeur ovarienne ou utérine.

Le recueil des commémoratifs permet d’éliminer l’hypothèse de gestation. L’absence de troubles digestifs ou urinaires permet d’écarter les hypothèses de corps étranger digestif ou de globe vésical.

 

EXAMENS COMPLÉMENTAIRES ET DIAGNOSTIC

Etant données les nombreuses hypothèses diagnostiques, le recours à l’imagerie médicale est nécessaire. Une radiographie abdominale montre une masse abdominale craniale mais ne permet pas d’affiner plus le diagnostic. Une radiographie thoracique ne met pas en évidence de métastases pulmonaires radiologiquement visibles d’une éventuelle tumeur abdominale. L’échographie abdominale est l’examen complémentaire de choix. Elle met en évidence une volumineuse masse (5 à 6 cm de profondeur) dans la région du lobe médial droit ou latéral gauche du foie et présentant de très nombreuses cavités anéchogènes (photo 2). Les autres organes abdominaux ont un aspect échographique normal. Une importante quantité de liquide abdominal est visualisée. Une prise de sang est réalisée (veine jugulaire). Les analyses hématologiques et biochimiques sont normales. Un rappel des valeurs biochimiques normales du furet est donné dans le tableau 1, se reporter à l’article « Dilatation abdominale chez une furette » (volume 2.3 automne 2002, p 6 tableau 2) pour les valeurs hématologiques. La coagulation sanguine est appréciée par l’observation de la formation d’un caillot sanguin sur un prélèvement effectué sur tube sec.

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Photo 2 : échograpie abdominale

Les hypothèses diagnostiques pouvant être formulées à l’issue de ces examens complémentaires sont : kyste, cystadénome, cystadénocarcinome ou autre processus néoplasique.
  

TRAITEMENT

Une baisse de l’appétit ainsi qu’une nouvelle augmentation de la dilatation abdominale ont été observées dans 48 heures suivant l’échographie. L’animal reste en bon état général et vif. Une laparotomie exploratrice en vue d’un traitement chirurgical est proposée.

Rappel anatomique : le foie du furet est constitué de six lobes et d’une vésicule biliaire volumineuse (7-9).

La furette est anesthésiée dans une cuve à induction à l’aide d’un mélange oxygène/isoflurane. Un relais au masque est effectué. Après préparation de l’animal et pose d’un cathéter intrajugulaire pour la perfusion, une incision médiane de la paroi abdominale est réalisée. Un liquide séreux est observé dans la cavité abdominale. Il s’agit probablement d’un transsudat consécutif à la compression de vaisseaux sanguins par la masse hépatique. La cavité abdominale est explorée. Quelques petits granules blanchâtres d’environ 1 mm de diamètre sont observés sur l’épiplon et la face interne de la paroi abdominale (photos 3 et 4).

 
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Photo 3 : observation de nodules sur la face interne de la paroi abdominale           Photo 4 : observation de nodules sur l’épiplon


Malgré le pronostic réservé en raison de la présence d’éventuelles métastases et à la demande de la propriétaire désireuse de reporter l’échéance de l’euthanasie tant que la furette ne présente pas de signe de souffrance et d’améliorer la qualité de vie de son animal en la soulageant d’une masse abdominale de taille importante et à l’origine d’une anorexie par compression sur les autres organes, la chirurgie est poursuivie. L’importante masse hépatique est visualisée et délicatement extériorisée (photos 5 et 6). Son aspect est boursouflé et kystique. Dans le cadre d’une suspicion de tumeur hépatique une lobectomie totale sera préférée à une lobectomie partielle (5-6).

 
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Photo 5 : extériorisation de la masse                                            Photo 6 : observation de la masse hépatique et d’un lobe hépatique sain


L’artère et la veine hépatiques irriguant le lobe atteint sont repérées et ligaturées (photo 7).

 
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Photo 7 : repérage des vaisseaux sanguins à la base du lobe hépatique et pose d’une ligature


Une ligature en masse de la base du lobe est ensuite réalisée. Après la pose d’un clamp, le lobe hépatique est incisé et extrait de la cavité abdominal. Ce dernier est retiré et l’hémostase contrôlée. Le reste du foie semble normal. Avant fermeture de la cavité corporelle, des granules sont prélevés sur l’épiplon et sur la paroi abdominale en vue d’un examen histologique. Une antibiothérapie postopératoire est mise en place pendant 8 jours (céfalexine, 15 mg/kg/2 fois par jour).

L’examen histologique a mis en évidence une lésion tumorale mal délimitée à croissance infiltrante formée par une prolifération de cellules de type épithélial, agencées en lobules délimités par un fin stroma fibro-vasculaire et par endroit en structures tubulaires plus ou moins kystiques. L’index mitotique est élevé. Les fragments prélevés sur l’épiplon, et la paroi abdominale présentent le même aspect histologique que la tumeur localisée au sein du parenchyme hépatique. L’examen conclut à un envahissement du parenchyme hépatique par un adénocarcinome tubulotrabéculaire par endroit kystique dont l’aspect évoque fortement un cholangiocarcinome associé à une carcinose péritonéale.

La furette décèdera 2 mois après l’intervention, durant lesquels elle vivra normalement.

DISCUSSION

L’adénocarcinome hépatique présentée par cette furette est une tumeur peu fréquente chez cette espèce. En effet, les principales tumeurs rencontrées chez le furet sont les lymphomes, les lymphosarcomes, les tumeurs surrénaliennes, les insulinomes, les tumeurs de l’appareil reproducteur (ex : léïomyome ovarien) et les tumeurs cutanées et sous-cutanées (ex : épithelioma malpighien). De plus, parmi les tumeurs hépatiques (affections les plus fréquentes dans la pathologie de cet organe), on rencontre par ordre de fréquence décroissante, des lymphomes et lymphosarcomes, des métastases de néoplasies pancréatiques ou surrénaliennes, des hémangiosarcomes et en dernière position des adénocarcinomes (2-3-7-10).

Une mesure du temps de Quick (ou taux de prothrombine) en laboratoire aurait pu être intéressante, en se basant sur un temps de Quick normal chez un mâle entre 14,4 et 16,5 secondes (d’après Hillyer), mais n’a pas été jugée nécessaire en raison des résultats biochimiques et hématologiques normaux, de l’observation d’une coagulation sanguine sur tube sec correcte et de l’aspect localisé à un seul lobe hépatique de la lésion constatée à l’échographie. Si les lésions avaient été plus étendues, et si ces derniers tests avaient donné des résultats anormaux, une mesure du temps de Quick aurait été indispensable pour évaluer un éventuel déficit dans les facteurs de la coagulation sanguine synthétisés par le foie et donc pour apprécier le risque hémorragique si une chirurgie était entreprise. Si des troubles de la coagulation sanguines sont mis en évidence et qu’une chirurgie est effectuée, une éventuelle transfusion sanguine devra être préparée. Les risques de réaction lors de transfusion sont très faibles chez le furet en raison de l’absence de groupes sanguins. Un furet mâle de grand gabarit pourra servir de donneur. 6 à 12 ml de sang pourront lui être prélevés à la jugulaire sous anesthésie générale (7). 

 

AUTEUR

Dr Christophe Bulliot
Consultant exclusif NAC
Vice président du GENAC
Chargé de consultation et d'enseignement à l'ENVA
Clinique vétérinaire Exotic Clinic
38 rue Robert Cousin
77176 NANDY
Tél. 01 64 41 93 23
http://exotic-clinic.fr

Bibliographie

1 - Aiello S.E. et al, 2002, Le manuel vétérinaire Merck. Ed D’Après, p1331-1333.
2 - Antinof N., 2000, Neoplasie in ferrets, In : Bonagura J.D. et al, Kirk’s current veterinary therapy, XIII, small animal practice. Ed W.B. Saunders, p 1149-1152.
3 - Boussarie D., 2002, Médecine des NAC 100 cas cliniques. Ed Med’Com, p172-173.
4 - Carpenter J.W., Mashima T.Y. et Rupiper D.J., 2001. Exotic animal formulary. 2d edition. Ed W.B. Saunders Company, 423 p.
5 - Dingwall J.S., 1978, Foie, appareil biliaire et pancréas, In : Bojrab J., techniques actuelles de chirurgie des petits animaux. Ed Vigot, p139-148.
6 - Duhautois B., 2003, Guide pratique de chirurgie des tissus mous chez le chien et le chat. Ed Med’Com, 607 p.
7 - Hillyer E.V. et Quesenberry K.E., 1997. Ferrets, rabbits and rodents, clinical medecine and surgery. Ed W.B. Saunders company, 432 p.
8 - Johnson - Delaney C.A., 1996. Exotic companion medecine handbook. Ed Wingers Publishing INC.
9 - Kouvtanovitch E., 2001. Mise au point sur les médicaments anti-infectieux chez le furet : indications et précautions d’emploi des antibiotiques, des antiparasitaires et des antifongiques. Thèse pour le doctorat vétérinaire, ENVA, 149 p.
10 - Lightfoot T.L., 1999. Common ferret syndromes, North American Veterinary Conference, Orlando, 9 p.
11 - Rosenthal K.L., 5 juin 2002. Conférence ENVA : Ferret radiology, 4 p.

Crédits photos : Christophe Bulliot sauf photo 2 (unité fonctionnelle de radiologie de l’ENVA) et photo 8 (laboratoire d’histo-cytopathologie vétérinaire Mialot-Lagadic)

 
photo8 
Photo 8 : coupe histologique (obj x10, grossissement x100) du cholangiocarcinome

 

Remerciements :

Lilia Boulouha, docteur vétérinaire et le laboratoire d’histo-cytopathologie vétérinaire Mialot-Lagadic
Delphine Rault, docteur vétérinaire, chargée de consultation en imagerie, ENVA
L’unité fonctionnelle de radiologie de l’ENVA

Valeurs biochimiques

Furet albinos

Furet putoisé

ALT (UI/L)

-

170 (82-289)

AST (UI/L)

65 (28-120)

57-248

PAL (UI/L)

23 (9-84)

53 (30-120)

Bilirubine totale (mg/L)

<10

<10

Glucose (g/L)

1,36 (0,94-2,07)

1,01 (0,63-1,34)

Urée (g/L)

0,22 (0,10-0,45)

0,28 (0,12-0,43)

Créatinine (mg/L)

6 (4-9)

4 (2-6)

Protéines totales (g/L)

60 (51-74)

59 (53-72)

Cholestérol (g/L)

1,65 (0,64-2,96)

1,19- 2,09

Tableau 1 : valeurs biochimiques du furet (d’après 4-7-8)
 

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