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Douleurs et déformations osseuses chez un cane corso

cane-corso
Auteurs :
Angélique ENTE, docteur vétérinaire
Christophe BILLE, docteur vétérinaire
Face à un jeune chien de race de grand format, présentant des douleurs et déformations osseuses, une suspicion d’ostéopathie hypertrophique doit être émise. Il s’agit pour l’essentiel d’une ostéopathie métaphysaire frappant plus particulièrement certaines races comme le dogue allemand et le braque de Weimar.
 

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Angélique ENTE
Docteur vétérinaire
CHV des Cordeliers
77100 MEAUX

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Christophe BILLE
Docteur vétérinaire
CHV des cordeliers
77100 MEAUX



Un chien mâle entier croisé Cane Corso de 4,5 mois est présenté à la consultation pour une anorexie et un refus de se déplacer depuis 2 jours. Un épisode de boiterie 15 jours auparavant avait rétrocédé avec des anti-inflammatoires non stéroïdiens


Examen clinique 

L'animal est en décubitus sternal et refuse de se lever. Il présente une déshydratation estimée à 5%. La température rectale est de 39,9°C. L'examen orthopédique met en évidence un gonflement important bilatéral des métaphyses distales du radius, de l'ulna et plus modéré du tibia. La palpation et la palpation pression de ces métaphyses déclenchent une douleur vive.


Examens complémentaires

Des radiographies de face et de profil des deux avant-bras permettent d'effectuer les observations suivantes (figures 1 et 2) :

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©CHV des Cordoliers
Radiographie de profil de l’avant bras du patient à J0. Une bande radiotransparente au niveau de la métaphyse distale du radius et de l’ulna est présente. Un collier irrégulier osseux et calcifié entoure les métaphyses.


2
©CHV des Cordoliers
Radiographie de face de l’avant bras de l’animal à J0. Un gonflement tissulaire diffus est présent autour des métaphyses.


- Une bande radiotransparente au niveau de la métaphyse distale du radius et de l'ulna est présente.
- Les métaphyses distales ulnaires et radiales et proximales radiales semblent épaissies (augmentation de la radio-opacité).
- Un collier irrégulier osseux et calcifié entoure les métaphyses.
- Un gonflement tissulaire diffus est présent autour des métaphyses.
- Les cartilages de croissance radiaux et ulnaires distaux gardent leur épaisseur normale.

Des examens sanguins sont réalisés, ils ne révèlent aucune anomalie.


Diagnostic 

Les observations cliniques et radiographiques permettent de diagnostiquer une ostéodystrophie hypertrophique. Les lésions radiographiques sont caractéristiques de cette affection


Traitement

Un traitement à base de carprofène (Rimadyl® Pfizer  4 mg/kg/j en une prise quotidienne) est instauré afin de traiter la douleur.

De la vitamine C (vitamine C® Upsa, 500 mg/j en une prise quotidienne) est également prescrite. 


Evolution et suivi 

Le chien est de nouveau présenté à la consultation 15 jours plus tard en raison d’un refus total de se lever, une dysorexie et une malpropreté. Les propriétaires rapportent une amélioration transitoire et modérée avec le traitement précédent. L’examen clinique et orthopédique révèlent un amaigrissement et une douleur vive à la palpation et à la mobilisation des membres.

Des radiographies de contrôle montrent une aggravation des lésions, avec une augmentation de l’opacité et de l’épaisseur des métaphyses. Le collier minéralisé qui les entoure semble fusionner avec l’os (figures 3 et 4).

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©CHV des Cordoliers
Radiographie de profil de l’avant bras du patient à J15. Des lésions sont apparues au niveau de la métaphyse proximale du radius.


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©CHV des Cordoliers
Radiographie de face de l’avant bras de l’animal à J15. le collier minéralisé est épaissi et semble fusionner avec l’os.


Le traitement est modifié : le patient reçoit du firocoxib (Prévicox® Mérial 5 mg/kg/j en une prise quotidienne), de l’amantadine (Mantadix® Bristol-Myers squibbs 5 mg/kg/j en une pq) et de la gabapentine (Neurontin® Pfizer 10 mg/kg/j en 2 pq). Du tramadol (Contramal® Grünenthal 4 mg/kg/j en 2 pq) est prescrit en cas de crise ne rétrocédant pas au traitement précédent. L’administration de vitamine C est interrompue.

Un contrôle téléphonique est effectué 5 jours plus tard : les propriétaires sont satisfaits, l’animal a retrouvé l’appétit et arrive de nouveau à se lever et à se déplacer sur de petites distances. Le traitement est maintenu, 15 jours de plus pour le firocoxib, une mois pour l’amantadine et la gabapentine.

L’animal est revu en contrôle un mois plus tard.

Son état général est jugé satisfaisant. Il peut se déplacer et ne présente plus de douleur à la palpation des métaphyses. Seule persiste une déformation des membres antérieurs, avec un épaississement bilatéral des métaphyses ulnaires et radiales distales.


Discussion

L’ostéodystrophie hypertrophique est une maladie osseuse qui atteint les jeunes chiots de races de grand format à croissance rapide (âgés de 2 à 8 mois). Les mâles sont plus souvent atteints que les femelles1, 2, 3. Les dogues allemands, lévriers irlandais, braques allemands, dobermans,bergers allemands, Labradors retrievers et braques de Weimar seraient prédisposés2, 4. La race la plus représentée est le dogue allemand5, et le braque de Weimar semble développer des formes plus graves de la maladie4, 5.

L’ostéodystrophie hypertrophique est une maladie du développement dont l’étiologie est inconnue. Elle a porté successivement les noms de maladie de Moller-Barlow, ostéodystrophie idiopathique, scorbut canin ou ostéopathie métaphysaire en fonction de l’origine qu’on lui attribuait2. Le nom d’ostéopathie métaphysaire semble plus approprié puisque les lésions hypertrophiques ne se développent pas de manière systématique1.  

En effet, certaines similarités avec le scorbut infantile chez l’homme ont poussé les cliniciens à attribuer cette maladie à un déficit en vitamine C2, 3. Actuellement, le rôle de la vitamine C dans cette affection est remis en question. L’administration de vitamine C chez les animaux atteints pourrait même être contre-indiquée, cette supplémentation provoquerait en effet une augmentation relative de calcium sérique et par conséquent une diminution de la résorption osseuse2.

Une alimentation trop riche, et en particulier une supplémentation excessive en vitamine D et en minéraux a également été évoquée. Mais une surconsommation de compléments alimentaires n’est pas une donnée constante chez les animaux atteints, et les mesures diététiques seules ne suffisent pas à provoquer une rémission des signes cliniques2.

Certains auteurs évoquent une étiologie infectieuse1, 3, le virus de la maladie de Carré ayant été isolé dans les cellules osseuses des métaphyses de chiens atteints6. De même, des symptômes respiratoires, digestifs et nerveux ont été décrits peu de temps après une vaccination (vaccin vivant modifié) chez des chiens atteints d’ostéopathie métaphysaire4. Aujourd’hui, l’étiologie est reconnue pour être multifactorielle.


Un tableau clinique spécifique

Le pic de la maladie se situe souvent à 3-4 mois d’âge2. Les symptômes sont en général une boiterie, une difficulté à se déplacer, mais, dans les cas les plus graves, l’animal répugne à se lever, il présente une forte fièvre dépassant souvent 40 °C, ainsi qu’une anorexie. La maladie est épisodique, avec des poussées d’environ une semaine, pouvant se répéter jusqu’à 6 fois de suite2, et parfois des rémissions spontanées. Certains chiens présentent de la diarrhée dans les jours qui précèdent l’apparition des premiers symptômes1, 6, d’autres symptômes comme un écoulement nasal et oculaire, une hyperkératose des coussinets et une hypoplasie de l’émail dentaire sont plus rarement décrits. Ils semblent confirmer l’hypothèse d’une origine virale, le virus de la maladie de Carré étant parti culièrement concerné3,4 ,6

Les métaphyses des animaux atteints sont gonflées et douloureuses. Les lésions se développent essentiellement aux extrémités distales du radius, de l’ulna et du tibia.

Le diagnostic est radiographique : la lésion initialement observée est une ligne radiotransparente juste au dessus des épiphyses, simulant une deuxième ligne de cartilage de croissance2. Plus tardivement, les radiographies peuvent montrer un élargissement des métaphyses avec apparition d’une réaction périostée irrégulière. La partie de la métaphyse atteinte est finalement remplacée par du nouvel os et le manchon périosté périphérique finit par être incorporé dans la structure osseuse générale. Les lésions sont bilatérales et symétriques, mais tous les chiens atteints ne développent pas ces modifications. La maladie s’arrête avec la fin de la croissance.

Les analyses de sang ne révèlent souvent aucune anomalie2. Rarement, une neutrophilie, une monocytose et une lymphopénie sont notées au cours des phases actives de la maladie4.

Des lésions ont été décrites au niveau de la jonction costochondrale, des métacarpes, mais également des mandibules et des maxillaires, de la scapula et du bord antérieur de l’ilium2.

Des lésions de calcification métastatiques ont été décrites sur l’aorte, l’endocarde, les poumons et les reins2, 3.


Un traitement discuté

Les traitements administrés chez les animaux atteints ont été aussi variés que les tentatives d’établir l’étiologie de la maladie2.

La plupart des auteurs recommande même d’éviter les supplémentations en vitamine C, vitamine D et minéraux puisqu’elles semblent aggraver la maladie et favoriser l’apparition des lésions hypertrophiques1, 2,  ce qui a justifié l’arrêt de ce traitement chez notre patient.

Il semble n’y avoir aucune différence de récupération entre les animaux traités et les animaux n’ayant reçu aucun médicament1. Cette maladie se limiterait d’elle-même et finirait généralement par guérir complètement.

Cependant, si la douleur est sévère, les propriétaires finissent souvent par demander l’euthanasie de leur animal2. Il semble donc essentiel d’apporter un confort de vie au patient et à ses propriétaires en gérant de manière rigoureuse la douleur.

Les recommandations divergent selon les auteurs. Dans la plupart des cas1, 2, 3, les AINS sont recommandés en première intention, et il est conseillé d’éviter les corticoïdes en raison de la probable origine infectieuse de la maladie6. Pour d’autres, il faudrait réserver les corticoïdes aux cas réfractaires2, même si selon4, l’administration de corticostéroïdes en première intention chez six braques de Weimar a montré de meilleurs résultats. Ces auteurs recommandent d’emblée une thérapie agressive : 1 à 2 mg/kg de prednisone toutes les 12 heures pendant 5 à 6 jours, puis diminuer progressivement les doses.

Chez notre patient, une analgésie multi-modale a été choisie. L’analgésie multi-modale permet, en agissant sur différentes voies de la douleur, de diminuer les doses de drogues jusqu’à la dose minimale efficace et de limiter ainsi les effets secondaires de chaque molécule (7, 8). En effet, l’animal ne répondant pas à un traitement classique, plusieurs molécules ont été associées :


Les AINS 

Dans notre cas, le carprofène ne semblant pas soulager le patient, il a été remplacé par le firocoxib. Cette molécule est un des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) les plus récents chez les carnivores domestiques. Aucune étude n’a montré la supériorité d’un AINS par rapport à un autre, mais, chez l’Homme, il existe une « sensibilité » individuelle aux différents AINS. On peut penser que chez le chien, il existe aussi une réponse au traitement spécifique à chaque individu. Une étude comparant le firocoxib au carprofène montre que les effets secondaires des deux molécules (adipsie, anorexie, diarrhée, polydipsie) sont respectivement de 20 et 34 %7.


• La gabapentine

La gabapentine est un antiépileptique utilisé dans le traitement des douleurs chron, iques (en particulier neurogéniques) chez l’Homme. Elle a une action sur le système nerveux central en bloquant les canaux calcium-dépendant. Elle permet de diminuer significativement les doses d’opioïdes nécessaires à la gestion des douleurs chroniques, et ainsi d’en limiter les effets secondaires7,10.


• Le tramadol

Le tramadol est un opioïde « atypique », par son action opioïde µ partielle, sérotoninergique et noradrénergique. Il a montré son efficacité chez l’homme dans la gestion des douleurs chroniques, en particulier dans le cadre de l’arthrose. Il est de plus en plus utilisé en médecine vétérinaire. Il peut avoir des effets indésirables comme les nausées, les vomissements, la sédation, mais peut également favoriser voire provoquer l’apparition de crises convulsives, et également être à l’origine d’un syndrome « sérotoninergique », ou d’une dysphorie (en particulier chez le chat). Son association est contre-indiquée avec les anti-dépresseurs tricycliques7.


• L’amantadine

L’amantadine est un inhibiteur des récepteurs NMDA (N-Méthyl D-Aspartate), impliqués dans la douleur chronique. Ce n’est pas un analgésique « primaire », mais une étude a montré son efficacité en association avec le méloxicam8, 9.

Aux Etats-Unis, le club de race du braque de Weimar recommande un protocole de vaccination particulier et raisonné : vacciner séparément contre la maladie de Carré et la parvovirose ou utiliser des souches virales tuées, et limiter le nombre d’injections en dosant les anticorps maternels4.

Il est également essentiel de prévenir les lésions et complications liées au décubitus prolongé.

Le pronostic est en général favorable et les rechutes sont rares2. On peut cependant observer un retard de croissance et une déformation des membres dans les cas les plus graves4, 5, 6.



Bibliographie

1. J. GRONDALEN Metaphyseal osteopathy (hypertrophic osteodystrophy) in growing dogs. A clinical study. J small Anim Pract (1976) 17: 721-735.
2. T. M. LENEHAN, A. W. FETTER Hypertrophic Osteodystrophy in Textbook of Small Animal orthopaedics Philadelphia, JB Lippincott 50: 597-601.
3. J. C. WOODARD Canine hypertrophic osteodystrophy, a study of the spontaneous diseases in littermates. Vet Pathol (1982) 19: 337-354.
4. V. ABELES, S. HARRUS et al. Hypertrophic osteodystrophy in six weimaraner puppies associated with systemic signs. Vet Record (1999) 31: 130-134.
5. C. MILLER Hypertrophic osteodystrophy in a Great Dane puppy. Can Vet J (2001) 42: 63-66.
6. P. MUIR, R. R. DUBIELZIG, et al. Hypertrophic osteodystrophy and calvarial hyperostosis. The Compendium (1996) 18-2: 143-149.
7. S. A. JOHNSTON, R. M. McLAUGHLIN et al. Nonsurgical management of osteoarthritis in dogs Vet Clin Small Anim (2008) 38: 1449-1470.
8. L. A. LAMONT Adjunctive analgesic therapy in veterinary medicine Vet Clin Small Anim (2008) 38: 1187-1203.
9. B. D. X. LASCELLES, J. S. GAYNOR et al. Amantadine in a multimodal analgesic regimen for alleviation of refractory osteoarthritis pain in dogs. J Vet Intern Med (2008) 22: 53-59
10. O. MATHIESEN, S. MOINICHE et al. Gabapentin and postoperative pain: : a qualitative and quantitative systematic review, with focus on procedure. BMC Anesthesiology (2007) 7: 6. 

 

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